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Émile Zola - Germinal

- Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ça serait trop beau!

Le cheval était parti, le charretier disparut à son tour, d'un pas traînard d'invalide. Près du culbuteur, le
manoeuvre n'avait point bougé, ramassé en boule, enfonçant le menton entre ses genoux, fixant sur le

vide ses gros yeux éteints.

Quand il eut repris son paquet, Etienne ne s'éloigna pas encore. Il sentait les rafales lui glacer le dos,
pendant que sa poitrine brûlait, devant le grand feu. Peut-être, tout de même, ferait-il bien de s'adresser à

la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se résignait, il accepterait n'importe quelle besogne. Où

aller et que devenir, à travers ce pays affamé par le chômage? Laisser derrière un mur sa carcasse de

chien perdu? Cependant, une hésitation le troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase,

noyée sous une nuit si épaisse. A chaque bourrasque, le vent paraissait grandir, comme s'il eût soufflé

d'un horizon sans cesse élargi. Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux seuls

flambaient, ainsi que les fours à coke, ensanglantant les ténèbres, sans en éclairer l'inconnu. Et le Voreux,

au fond de son trou, avec son tassement de bête méchante, s'écrasait davantage, respirait d'une haleine

plus grosse et plus longue, l'air gêné par sa digestion pénible de chair humaine.

I, II

Au milieu des champs de blé et de betteraves, le coron des Deux- Cent-Quarante dormait sous la nuit
noire. On distinguait vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossées, des corps de

caserne ou d'hôpital, géométriques, parallèles, que séparaient les trois larges avenues, divisées en jardins

égaux. Et, sur le plateau désert, on entendait la seule plainte des rafales, dans les treillages arrachés des

clôtures.

Chez les Maheu, au numéro 16 du deuxième corps, rien ne bougeait. Des ténèbres épaisses noyaient
l'unique chambre du premier étage, comme écrasant de leur poids le sommeil des êtres que l'on sentait là,

en tas, la bouche ouverte, assommés de fatigue. Malgré le froid vif du dehors, l'air alourdi avait une

chaleur vivante, cet étouffement chaud des chambrées les mieux tenues, qui sentent le bétail humain.

Quatre heures sonnèrent au coucou de la salle du rez-de-chaussée, rien encore ne remua, des haleines
grêles sifflaient, accompagnées de deux ronflements sonores. Et brusquement, ce fut Catherine qui se

leva. Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compté les quatre coups du timbre, à travers le plancher,

sans trouver la force de s'éveiller complètement. Puis, les jambes jetées hors des couvertures, elle

tâtonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle. Mais elle restait assise, la tête si pesante, qu'elle

se renversait entre les deux épaules, cédant au besoin invincible de retomber sur le traversin.

Maintenant, la chandelle éclairait la chambre, carrée, à deux fenêtres, que trois lits emplissaient. Il y avait
une armoire, une table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait durement les murs, peints

en jaune clair. Et rien autre, des hardes pendues à des clous, une cruche posée sur le carreau, près d'une

terrine rouge servant de cuvette. Dans le lit de gauche, Zacharie, l'aîné, un garçon de vingt et un ans, était

couché avec son frère Jeanlin, qui achevait sa onzième année; dans celui de droite, deux mioches, Lénore

et Henri, la première de six ans, le second de quatre, dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que

Catherine partageait le troisième lit avec sa soeur Alzire, si chétive pour ses neuf ans, qu'elle ne l'aurait

même pas sentie près d'elle, sans la bosse de la petite infirme qui lui enfonçait les côtes. La porte vitrée

était ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espèce de boyau où le père et la mère occupaient un

quatrième lit, contre lequel ils avaient dû installer le berceau de la dernière venue, Estelle, âgée de trois

mois à peine.

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