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Émile Zola - Germinal

nourriture.

Chez Rasseneur, dans la salle éclairée, un machineur et deux ouvriers du jour buvaient des chopes. Mais,
avant de rentrer, Etienne s'arrêta, jeta un dernier regard aux ténèbres. Il retrouvait la même immensité

noire que le matin, lorsqu'il était arrivé par le grand vent. Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air

de bête mauvaise, vague, piqué de quelques lueurs de lanterne. Les trois brasiers du terri brûlaient en

l'air, pareils à des lunes sanglantes, détachant par instants les silhouettes démesurées du père Bonnemort

et de son cheval jaune. Et, au-delà, dans la plaine rase, l'ombre avait tout submergé, Montsou,

Marchiennes, la forêt de Vandame, la vaste mer de betteraves et de blé, où ne luisaient plus, comme des

phares lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges des fours à coke. Peu à peu, la

nuit se noyait, la pluie tombait maintenant, lente, continue, abîmant ce néant au fond de son ruissellement

monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore, la respiration grosse et lente de la machine

d'épuisement, qui jour et nuit soufflait.

TROISIEME PARTIE

III, I

Le lendemain, les jours suivants, Etienne reprit son travail à la fosse. Il s'accoutumait, son existence se
réglait sur cette besogne et ces habitudes nouvelles, qui lui avaient paru si dures au début. Une seule

aventure coupa la monotonie de la première quinzaine, une fièvre éphémère qui le tint quarante-huit

heures au lit, les membres brisés, la tête brûlante, rêvassant, dans un demi-délire, qu'il poussait sa berline

au fond d'une voie trop étroite, où son corps ne pouvait passer. C'était simplement la courbature de

l'apprentissage, un excès de fatigue dont il se remit tout de suite.

Et les jours succédaient aux jours, des semaines, des mois s'écoulèrent. Maintenant, comme les
camarades, il se levait à trois heures, buvait le café, emportait la double tartine que Mme Rasseneur lui

préparait dès la veille. Régulièrement, en se rendant le matin à la fosse, il rencontrait le vieux Bonnemort

qui allait se coucher, et en sortant l'après-midi, il se croisait avec Bouteloup qui arrivait prendre sa tâche.

Il avait le béguin, la culotte, la veste de toile, il grelottait et il se chauffait le dos à la baraque, devant le

grand feu. Puis venait l'attente, pieds nus, à la recette, traversée de furieux courants d'air. Mais la

machine, dont les gros membres d'acier, étoilés de cuivre, luisaient là-haut, dans l'ombre, ne le

préoccupait plus, ni les câbles qui filaient d'une aile noire et muette d'oiseau nocturne, ni les cages

émergeant et plongeant sans cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres criés, des berlines

ébranlant les dalles de fonte. Sa lampe brûlait mal, ce sacré lampiste n'avait pas dû la nettoyer; et il ne se

dégourdissait que lorsque Mouquet les emballait tous, avec des claques de farceur qui sonnaient sur le

derrière des filles. La cage se décrochait, tombait comme une pierre au fond d'un trou, sans qu'il tournât

seulement la tête pour voir fuir le jour. Jamais il ne songeait à une chute possible, il se retrouvait chez lui

à mesure qu'il descendait dans les ténèbres, sous la pluie battante. En bas, à l'accrochage, lorsque Pierron

les avait déballés, de son air de douceur cafarde, c'était toujours le même piétinement de troupeau, les

chantiers s'en allant chacun à sa taille, d'un pas traînard. Lui, désormais, connaissait les galeries de la

mine mieux que les rues de Montsou, savait qu'il fallait tourner ici, se baisser plus loin, éviter ailleurs une

flaque d'eau. Il avait pris une telle habitude de ces deux kilomètres sous terre, qu'il les aurait faits sans

lampe, les mains dans les poches. Et, toutes les fois, les mêmes rencontres se produisaient, un porion

éclairant au passage la face des ouvriers, le père Mouque amenant un cheval, Bébert conduisant Bataille

qui s'ébrouait, Jeanlin courant derrière le train pour refermer les portes d'aérage, et la grosse Mouquette,

et la maigre Lydie poussant leurs berlines.

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