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Émile Zola - Germinal

est-ce qu'une chope l'effrayait? On ferait une partie de quilles, on flânerait un instant avec les camarades,
puis on rentrerait dîner. C'était la vie, après la sortie de la fosse. Sans doute il n'y avait pas de mal à cela,

mais Maheu s'entêtait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles seraient fanées le lendemain. Au fond, il

refusait par sagesse, ne voulant point demander un liard à sa femme sur le reste des cent sous.

Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'était avec Jeanlin que sa Lydie avait filé.
Levaque répondit que ça devait être quelque chose comme ca, car Bébert, lui aussi, avait disparu; et ces

galopins gourgandinaient toujours ensemble. Quand Maheu les eut tranquillisés, en parlant de la salade

de pissenlits, lui et le camarade se mirent à attaquer la jeune femme, avec une crudité de bons diables.

Elle s'en fâchait, mais ne s'en allait pas, chatouillée au fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les

mains au ventre. Il arriva à son secours une femme maigre, dont la colère bégayante ressemblait à un

gloussement de poule. D'autres, au loin, sur les portes, s'effarouchaient de confiance. Maintenant, l'école

était fermée, toute la marmaille traînait, c'était un grouillement de petits êtres piaulant, se roulant, se

battant; tandis que les pères, qui n'étaient pas à l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre,

accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes avec des paroles rares, à l'abri

d'un mur. La Pierronne partit furieuse, lorsque Levaque voulut tâter si elle avait la cuisse ferme; et il se

décida lui-même à se rendre seul chez Rasseneur, pendant que Maheu plantait toujours.

Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irritée de ce que ni la fille ni les garçons ne
rentraient. Elle l'aurait parié: jamais on ne parvenait à faire ensemble l'unique repas où l'on aurait pu être

tous autour de la table. Puis, c'était la salade de pissenlits qu'elle attendait. Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir

à cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade accompagnerait si bien la ratatouille

qu'elle laissait mijoter sur le feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricassés avec de

l'oignon frit! La maison entière le sentait, l'oignon frit, cette bonne odeur qui rancit vite et qui pénètre les

briques des corons d'un empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne, à ce violent fumet

de cuisine pauvre.

Maheu, quand il quitta le jardin, à la nuit tombée, s'assoupit tout de suite sur une chaise, la tête contre la
muraille. Des qu'il s'asseyait, le soir, il dormait. Le coucou sonnait sept heures, Henri et Lénore venaient

de casser une assiette en s'obstinant à aider Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le père Bonnemort

rentra le premier, pressé de dîner et de retourner à la fosse. Alors, la Maheude réveilla Maheu.

- Mangeons, tant pis!... Ils sont assez grands pour retrouver la maison. L'embêtant, c'est la salade!

II, V

Chez Rasseneur, après avoir mangé une soupe, Etienne, remonté dans l'étroite chambre qu'il allait
occuper sous le toit, en face du Voreux, était tombé sur son lit, tout vêtu, assommé de fatigue. En deux

jours, il n'avait pas dormi quatre heures. Quand il s'éveilla, au crépuscule, il resta étourdi un instant, sans

reconnaître le lieu où il se trouvait; et il éprouvait un tel malaise, une telle pesanteur de tête, qu'il se mit

péniblement debout, avec l'idée de prendre l'air, avant de dîner et de se coucher pour la nuit.

Dehors, le temps était de plus en plus doux, le ciel de suie se cuivrait, chargé d'une de ces longues pluies
du Nord, dont on sentait l'approche dans la tiédeur humide de l'air. La nuit venait par grandes fumées,

noyant les lointains perdus de la plaine. Sur cette mer immense de terres rougeâtres, le ciel bas semblait

se fondre en noire poussière, sans un souffle de vent à cette heure, qui animât les ténèbres. C'était d'une

tristesse blafarde et morte d'ensevelissement.

Etienne marcha devant lui, au hasard, n'ayant d'autre but que de secouer sa fièvre. Lorsqu'il passa devant

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