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Émile Zola - Germinal

débandade parmi les femmes, toutes couraient, toutes rentraient chez elles, dans un effarement de
ménagères que trop de café et trop de cancans avaient mises en faute. Et l'on n'entendait plus que ce cri

inquiet, gros de querelles:

- Ah! mon Dieu! et ma soupe! et ma soupe qui n'est pas prête!

II, IV

Lorsque Maheu rentra, après avoir laissé Etienne chez Rasseneur, il trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin
attablés, qui achevaient leur soupe. Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans ses

vêtements humides, avant même de se débarbouiller; et personne ne s'entendait, la table restait mise du

matin au soir, toujours il y en avait un là, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.

Dès la porte, Maheu aperçut les provisions. Il ne dit rien, mais son visage inquiet s'éclaira. Toute la
matinée, le vide du buffet, la maison sans café et sans beurre, l'avait tracassé, lui était revenue en

élancements douloureux, pendant qu'il tapait à la veine, suffoqué au fond de la taille. Comment la femme

aurait-elle fait? et qu'allait-on devenir, si elle était rentrée les mains vides? Puis, voilà qu'il y avait de

tout. Elle lui conterait ça plus tard. Il riait d'aise.

Déjà Catherine et Jeanlin s'étaient levés, prenant leur café debout; tandis que Zacharie, mal rempli par sa
soupe, se coupait une large tartine de pain, qu'il couvrait de beurre. Il voyait bien le fromage de cochon

sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande était pour le père, quand il n'y en avait que pour un.

Tous venaient de faire descendre leur soupe d'une grande lampée d'eau fraîche, la bonne boisson claire

des fins de quinzaine.

- Je n'ai pas de bière, dit la Maheude, lorsque le père se fut attablé à son tour. J'ai voulu garder un peu
d'argent... Mais, si tu en désires, la petite peut courir en prendre une pinte.

Il la regardait, épanoui. Comment? elle avait aussi de l'argent!

- Non, non, dit-il. J'ai bu une chope, ça va bien.

Et Maheu se mit à engloutir, par lentes cuillerées, la pâtée de pain, de pommes de terre, de poireaux et
d'oseille, enfaîtée dans la jatte qui lui servait d'assiette. La Maheude, sans lâcher Estelle, aidait Alzire à

ce qu'il ne manquât de rien, poussait près de lui le beurre et la charcuterie, remettait au feu son café pour

qu'il fût bien chaud.

Cependant, à côté du feu, le lavage commençait, dan: une moitié de tonneau, transformée en baquet.
Catherine, qui passait la première, l'avait empli d'eau tiède. et elle se déshabillait tranquillement, ôtait son

béguin, sa veste, sa culotte, jusqu'à sa chemise, habituée à cela depuis l'âge de huit ans, ayant grandi sans

y voir du mal. Elle se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement avec du savon

noir. Personne ne la regardait, Lénore et Henri eux-mêmes n'avaient plus la curiosité de voir comment

elle était faite. Quand elle fut propre, elle monta toute nue l'escalier, laissant sa chemise mouillée et ses

autres vêtements, en tas, sur le carreau. Mais une querelle éclatait entre les deux frères: Jeanlin s'était

hâté de sauter dans le baquet, sous le prétexte que Zacharie mangeait encore; et celui-ci le bousculait,

réclamait son tour, criait que s'il était assez gentil pour permettre à Catherine de se tremper d'abord, il ne

voulait pas avoir la rinçure des galopins, d'autant plus que, lorsque celui-ci avait passé dans l'eau, on

pouvait en remplir les encriers de l'école. Ils finirent par se laver ensemble, tournés également vers le feu,

et ils s'entraidèrent même, ils se frottèrent le dos. Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans l'escalier,

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