bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - Germinal

C'était monstrueux, il n'aimait pas qu'on plaisantât sur des sujets pareils. Deneulin, riant toujours, lui
serra la main et partit.

- Ce n'est pas encore ça, dit Cécile qui revenait. C'est cette femme avec ses deux enfants, tu sais, maman,
la femme de mineur que nous avons rencontrée... Faut-il les faire entrer ici?

On hésita. Etaient-ils très sales? Non, pas trop, et ils laisseraient leurs sabots sur le perron. Déjà le père et
la mère s'étaient allongés au fond des grands fauteuils. Ils y digéraient. La crainte de changer d'air acheva

de les décider.

- Faites entrer, Honorine.

Alors, la Maheude et ses petits entrèrent, glacés, affamés, saisis d'un effarement peureux, en se voyant
dans cette salle où il faisait si chaud, et qui sentait si bon la brioche.

II, II

Dans la chambre, restée close, les persiennes avaient laissé glisser peu à peu des barres grises de jour,
dont l'éventail se déployait au plafond; et l'air enfermé s'alourdissait, tous continuaient leur somme de la

nuit: Lénore et Henri aux bras l'un de l'autre, Alzire la tête renversée, appuyée sur sa bosse; tandis que le

père Bonnemort, tenant à lui seul le lit de Zacharie et de Jeanlin, ronflait, la bouche ouverte. Pas un

souffle ne venait du cabinet, où la Maheude s'était rendormie en faisant téter Estelle, la gorge coulée de

côté, sa fille en travers du ventre, gorgée de lait, assommée elle aussi, et s'étouffant dans la chair molle

des seins.

Le coucou, en bas, sonna six heures. On entendit, le long des façades du coron, des bruits de portes, puis
des claquements de sabots, sur le pavé des trottoirs: c'étaient les cribleuses qui s'en allaient à la fosse. Et

le silence retomba jusqu'à sept heures. Alors, des persiennes se rabattirent, des bâillements et des toux

vinrent à travers les murs. Longtemps, un moulin à café grinça, sans que personne s'éveillât encore dans

la chambre.

Mais, brusquement, un tapage de gifles et de hurlements, au loin, fit se dresser Alzire. Elle eut
conscience de l'heure, elle courut pieds nus secouer sa mère.

- Maman! maman! il est tard. Toi qui as une course... Prends garde! tu vas écraser Estelle.

Et elle sauva l'enfant, à demi étouffée sous la coulée énorme des seins.

- Sacré bon sort! bégayait la Maheude, en se frottant les yeux, on est si échiné qu'on dormirait tout le
jour... Habille Lénore et Henri, je les emmène; et tu garderas Estelle, je ne veux pas la traîner, crainte

qu'elle ne prenne du mal, par ce temps de chien.

Elle se lavait à la hâte, elle passa un vieux jupon bleu, son plus propre, et un caraco de laine grise, auquel
elle avait posé deux pièces la veille.

- Et de la soupe, sacré bon sort! murmura-t-elle de nouveau.

Pendant que sa mère descendait, bousculant tout, Alzire retourna dans la chambre, où elle emporta
Estelle qui s'était mise à hurler. Mais elle était habituée aux rages de la petite, elle avait, à huit ans, des

ruses tendres de femme, pour la calmer et la distraire. Doucement, elle la coucha dans son lit encore

chaud, elle la rendormit en lui donnant à sucer un doigt. Il était temps, car un autre vacarme éclatait; et

< page précédente | 47 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.