bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - Germinal

Alors, Etienne, brusquement, se décida. Peut-être avait-il cru revoir les yeux clairs de Catherine, là-haut,
à l'entrée du coron. Peut-être était-ce plutôt un vent de révolte, qui venait du Voreux. Il ne savait pas, il

voulait redescendre dans la mine pour souffrir et se battre, il songeait violemment à ces gens dont parlait

Bonnemort, à ce dieu repu et accroupi, auquel dix mille affamés donnaient leur chair, sans le connaître.

DEUXIEME PARTIE

II, I

La propriété des Grégoire, la Piolaine, se trouvait à deux kilomètres de Montsou, vers l'est, sur la route de
Joiselle. C'était une grande maison carrée, sans style, bâtie au commencement du siècle dernier. Des

vastes terres qui en dépendaient d'abord, il ne restait qu'une trentaine d'hectares, clos de murs, d'un facile

entretien. On citait surtout le verger et le potager, célèbres par leurs fruits et leurs légumes, les plus beaux

du pays. D'ailleurs, le parc manquait, un petit bois en tenait lieu. L'avenue de vieux tilleuls, une voûte de

feuillage de trois cents mètres, plantée de la grille au perron, était une des curiosités de cette plaine rase,

où l'on comptait les grands arbres, de Marchiennes à Beaugnies.

Ce matin-là, les Grégoire s'étaient levés à huit heures. D'habitude, ils ne bougeaient guère qu'une heure
plus tard, dormant beaucoup, avec passion; mais la tempête de la nuit les avait énervés. Et, pendant que

son mari était allé voir tout de suite si le vent n'avait pas fait de dégâts, Mme Grégoire venait de

descendre à la cuisine, en pantoufles et en peignoir de flanelle. Courte, grasse, âgée déjà de

cinquante-huit ans, elle gardait une grosse figure poupine et étonnée, sous la blancheur éclatante de ses

cheveux.

- Mélanie, dit-elle à la cuisinière, si vous faisiez la brioche ce matin, puisque la pâte est prête.
Mademoiselle ne se lèvera pas avant une demi-heure, et elle en mangerait avec son chocolat... Hein! ce

serait une surprise.

La cuisinière, vieille femme maigre qui les servait depuis trente ans, se mit à rire.

- Ca, c'est vrai, la surprise serait fameuse... Mon fourneau est allumé, le four doit être chaud; et puis,
Honorine va m'aider un peu.

Honorine, une fille d'une vingtaine d'années, recueillie enfant et élevée à la maison, servait maintenant de
femme de chambre. Pour tout personnel, outre ces deux femmes, il n'y avait que le cocher, Francis,

chargé des gros ouvrages. Un jardinier et une jardinière s'occupaient des légumes, des fruits, des fleurs et

de la basse-cour. Et, comme le service était patriarcal, d'une douceur familière, ce petit monde vivait en

bonne amitié.

Mme Grégoire, qui avait médité dans son lit la surprise de la brioche, resta pour voir mettre la pâte au
four. La cuisine était immense, et on la devinait la pièce importante, à sa propreté extrême, à l'arsenal des

casseroles, des ustensiles, des pots qui l'emplissaient. Cela sentait bon la bonne nourriture. Des

provisions débordaient des râteliers et des armoires.

- Et qu'elle soit bien dorée, n'est-ce pas? recommanda Mme Grégoire en passant dans la salle à manger.

Malgré le calorifère qui chauffait toute la maison, un feu de houille égayait cette salle. Du reste, il n'y
avait aucun luxe: la grande table, les chaises, un buffet d'acajou; et, seuls, deux fauteuils profonds

trahissaient l'amour du bien-être, les longues digestions heureuses. On n'allait jamais au salon, on

demeurait là, en famille.

< page précédente | 41 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.