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Émile Zola - Germinal

- Sauve-toi, sauve-toi, voilà les gendarmes!

Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter à ses joues le sang des gifles qu'il avait reçues. Mais
elle ne se rebutait pas, elle l'obligeait à jeter la hache, elle l'entraînait par les deux bras, avec une force

irrésistible.

- Quand je te dis que voilà les gendarmes!... Ecoute-moi donc. C'est Chaval qui est allé les chercher et
qui les amène, si tu veux savoir. Moi, ça m'a dégoûtée, je suis venue... Sauve-toi, je ne veux pas qu'on te

prenne.

Et Catherine l'emmena, à l'instant où un lourd galop ébranlait au loin le pavé. Tout de suite, un cri éclata:
"Les gendarmes! les gendarmes!" Ce fut une débâcle, un sauve-qui-peut si éperdu, qu'en deux minutes la

route se trouva libre, absolument nette, comme balayée par un ouragan. Le cadavre de Maigrat faisait

seul une tache d'ombre sur la terre blanche. Devant l'estaminet Tison, il n'était resté que Rasseneur, qui,

soulagé, la face ouverte, applaudissait à la facile victoire des sabres; tandis que, dans Montsou désert,

éteint, dans le silence des façades closes, les bourgeois, la sueur à la peau, n'osant risquer un oeil,

claquaient des dents. La plaine se noyait sous l'épaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les

fours à coke incendiés au fond du ciel tragique. Pesamment, le galop des gendarmes approchait, ils

débouchèrent sans qu'on les distinguât, en une masse sombre. Et, derrière eux, confiée à leur garde, la

voiture du pâtissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'où sauta un marmiton, qui se mit d'un air

tranquille à déballer les croûtes des vol-au-vent.

SIXIEME PARTIE

VI, I

La première quinzaine de février s'écoula encore, un froid noir prolongeait le dur hiver, sans pitié des
misérables. De nouveau, les autorités avaient battu les routes: le préfet de Lille, un procureur, un général.

Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe était venue occuper Montsou, tout un régiment, dont les

hommes campaient de Beaugnies à Marchiennes. Des postes armés gardaient les puits, il y avait des

soldats devant chaque machine. L'hôtel du directeur, les Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons

de certains bourgeois, s'étaient hérissés de baïonnettes. On n'entendait plus, le long du pavé, que le

passage lent des patrouilles. Sur le terri du Voreux, continuellement, une sentinelle restait plantée,

comme une vigie au- dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait là- haut; et, toutes

les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi, retentissaient les cris de faction.

- Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!

Le travail n'avait repris nulle part. Au contraire, la grève s'était aggravée: Crèvecoeur, Mirou, Madeleine
arrêtaient l'extraction, comme le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque

matin; à Saint-Thomas, jusque-là indemne, des hommes manquaient. C'était maintenant une obstination

muette, en face de ce déploiement de force, dont s'exaspérait l'orgueil des mineurs. Les corons

semblaient déserts, au milieu des champs de betteraves. Pas un ouvrier ne bougeait, à peine en

rencontrait-on un par hasard, isolé, le regard oblique, baissant la tête devant les pantalons rouges. Et,

sous cette grande paix morne, dans cet entêtement passif, se butant contre les fusils, il y avait la douceur

menteuse, l'obéissance forcée et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prêts à lui manger

la nuque, s'il tournait le dos. La Compagnie, que cette mort du travail ruinait, parlait d'embaucher des

mineurs du Borinage, à la frontière belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en restait là,

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