bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - Germinal

Il dut boire, à quatre pattes. Tous riaient, d'un rire de cruauté. Une femme lui tira les oreilles, une autre
lui jeta au visage une poignée de crottin, trouvée fraîche sur la route. Son vieux tricot ne tenait plus, en

lambeaux. Et, hagard, il butait, il donnait des coups d'échine pour fuir.

Maheu l'avait poussé, la Maheude était parmi celles qui s'acharnaient, satisfaisant tous les deux leur
rancune ancienne; et la Mouquette elle-même, qui restait d'ordinaire la bonne camarade de ses galants,

s'enrageait après celui-là, le traitait de bon à rien, parlait de le déculotter, pour voir s'il était encore un

homme.

Etienne la fit taire.

- En voilà assez! Il n'y a pas besoin de s'y mettre tous... Si tu veux, toi, nous allons vider ça ensemble.

Ses poings se fermaient, ses yeux s'allumaient d'une fureur homicide, l'ivresse se tournait chez lui en un
besoin de tuer.

- Es-tu prêt? Il faut que l'un de nous deux y reste... Donnez-lui un couteau. J'ai le mien.

Catherine, épuisée, épouvantée, le regardait. Elle se souvenait de ses confidences, de son envie de
manger un homme, lorsqu'il buvait, empoisonné dès le troisième verre, tellement ses soûlards de parents

lui avaient mis de cette saleté dans le corps. Brusquement, elle s'élança, le souffleta de ses deux mains de

femme, lui cria sous le nez, étranglée d'indignation:

- Lâche! lâche! lâche!... Ce n'est donc pas de trop, toutes ces abominations? Tu veux l'assassiner,
maintenant qu'il ne tient plus debout!

Elle se tourna vers son père et sa mère, elle se tourna vers les autres.

- Vous êtes des lâches! des lâches!... Tuez-moi donc avec lui. Je vous saute à la figure, moi! si vous le
touchez encore. Oh! les lâches!

Et elle s'était plantée devant son homme, elle le défendait, oubliant les coups, oubliant la vie de misère,
soulevée dans l'idée qu'elle lui appartenait, puisqu'il l'avait prise, et que c'était une honte pour elle, quand

on l'abîmait ainsi.

Etienne, sous les claques de cette fille, était devenu blême. Il avait failli d'abord l'assommer. Puis, après
s'être essuyé la face, dans un geste d'homme qui se dégrise, il dit à Chaval, au milieu d'un grand silence:

- Elle a raison, ça suffit... Fous le camp!

Tout de suite, Chaval prit sa course, et Catherine galopa derrière lui. La foule, saisie, les regardait
disparaître au coude de la route. Seule, la Maheude murmura:

- Vous avez tort, fallait le garder. Il va pour sûr faire quelque traîtrise.

Mais la bande s'était remise en marche. Cinq heures allaient sonner, le soleil d'une rougeur de braise, au
bord de l'horizon, incendiait la plaine immense. Un colporteur qui passait, leur apprit que les dragons

descendaient du côté de Crèvecoeur. Alors, ils se replièrent, un ordre courut.

- A Montsou! à la Direction!... Du pain! du pain! du pain!

V, V

< page précédente | 186 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.