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Émile Zola - Germinal

pris de la fureur de la bande.

- Tu as voulu en être, tu en seras... Allons! en marche, bougre de mufle!

Une autre clameur couvrit sa voix. Catherine, à son tour, venait de paraître, éblouie dans le clair soleil,
effarée de tomber au milieu de ces sauvages. Et, les jambes cassées des cent deux échelles, les paumes

saignantes, elle soufflait, lorsque la Maheude, en la voyant, s'élança, la main haute.

- Ah! salope, toi aussi!... Quand ta mère crève de faim, tu la trahis pour ton maquereau!

Maheu retint le bras, empêcha la gifle. Mais il secouait sa fille, il s'enrageait comme sa femme à lui
reprocher sa conduite, tous les deux perdant la tête, criant plus fort que les camarades.

La vue de Catherine avait achevé d'exaspérer Etienne. Il répétait:

- En route! aux autres fosses! et tu viens avec nous, sale cochon!

Chaval eut à peine le temps de reprendre ses sabots à la baraque, et de jeter son tricot de laine sur ses
épaules glacées. Tous l'entraînaient, le forçaient à galoper au milieu d'eux. Eperdue, Catherine remettait

également ses sabots, boutonnait à son cou la vieille veste d'homme dont elle se couvrait depuis le froid;

et elle courut derrière son galant, elle ne voulait pas le quitter, car on allait le massacrer, bien sûr.

Alors, en deux minutes, Jean-Bart se vida. Jeanlin, qui avait trouvé une corne d'appel, soufflait, poussait
des sons rauques, comme s'il avait rassemblé des boeufs. Les femmes, la Brûlé, la Levaque, la Mouquette

relevaient leurs jupes pour courir; tandis que Levaque, une hache à la main, la manoeuvrait ainsi qu'une

canne de tambour-major. D'autres camarades arrivaient toujours, on était près de mille, sans ordre,

coulant de nouveau sur la route en un torrent débordé. La voie de sortie était trop étroite, des palissades

furent rompues.

- Aux fosses! à bas les traîtres! plus de travail!

Et Jean-Bart tomba brusquement à un grand silence. Pas un homme, pas un souffle. Deneulin sortit de la
chambre des porions, et tout seul, défendant du geste qu'on le suivît, il visita la fosse. Il était pâle, très

calme. D'abord, il s'arrêta devant le puits, leva les yeux, regarda les câbles coupés: les bouts d'acier

pendaient inutiles, la morsure de la lime avait laissé une blessure vive, une plaie fraîche qui luisait dans

le noir des graisses. Ensuite, il monta à la machine, en contempla la bielle immobile, pareille à

l'articulation d'un membre colossal frappé de paralysie, en toucha le métal refroidi déjà, dont le froid lui

donna un frisson, comme s'il avait touché un mort. Puis, il descendit aux chaudières, marcha lentement

devant les foyers éteints, béants et inondés, tapa du pied sur les générateurs qui sonnèrent le vide. Allons!

c'était bien fini, sa ruine s'achevait. Même s'il raccommodait les câbles, s'il rallumait les feux, où

trouverait-il des hommes? Encore quinze jours de grève, il était en faillite. Et, dans cette certitude de son

désastre, il n'avait plus de haine contre les brigands de Montsou, il sentait la complicité de tous, une faute

générale, séculaire. Des brutes sans doute, mais des brutes qui ne savaient pas lire et qui crevaient de

faim.

V, IV

Et la bande, par la plaine rase, toute blanche de gelée, sous le pâle soleil d'hiver, s'en allait, débordait de
la route, au travers des champs de betteraves.

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