bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - Germinal

les ténèbres croissantes. Au milieu du carreau désert, obstrué de grandes ombres immobiles, on eût dit un
coin de forteresse abandonnée. Dès que la machine d'extraction s'arrêtait, l'âme s'en allait des murs. A

cette heure de la nuit, rien n'y vivait plus, pas une lanterne, pas une voix; et l'échappement de la pompe

lui-même n'était qu'un râle lointain, venu on ne sait d'où, dans cet anéantissement de la fosse entière.

Etienne regardait, et le sang lui remontait au coeur. Si les ouvriers souffraient la faim, la Compagnie
entamait ses millions. Pourquoi serait-elle la plus forte, dans cette guerre du travail contre l'argent? En

tout cas, la victoire lui coûterait cher. On compterait ses cadavres, ensuite. Il était repris d'une fureur de

bataille, du besoin farouche d'en finir avec la misère, même au prix de la mort. Autant valait-il que le

coron crevât d'un coup, si l'on devait continuer à crever en détail, de famine et d'injustice. Des lectures

mal digérées lui revenaient, des exemples de peuples qui avaient incendié leurs villes pour arrêter

l'ennemi, des histoires vagues où les mères sauvaient les enfants de l'esclavage, en leur cassant la tête sur

le pavé, où les hommes se laissaient mourir d'inanition, plutôt que de manger le pain des tyrans. Cela

l'exaltait, une gaieté rouge se dégageait de sa crise de noire tristesse, chassant le doute, lui faisant honte

de cette lâcheté d'une heure. Et, dans ce réveil de sa foi, des bouffées d'orgueil reparaissaient et

l'emportaient plus haut, la joie d'être le chef, de se voir obéi jusqu'au sacrifice, le rêve élargi de sa

puissance, le soir du triomphe. Déjà, il imaginait une scène d'une grandeur simple, son refus du pouvoir,

l'autorité remise entre les mains du peuple, quand il serait le maître.

- Mais il s'éveilla, il tressaillit à la voix de Maheu qui lui contait sa chance, une truite superbe pêchée et
vendue trois francs. On aurait de la soupe. Alors, il laissa le camarade retourner seul au coron, en lui

disant qu'il le suivait; et il entra s'attabler à l'Avantage, il attendit le départ d'un client pour avertir

nettement Rasseneur qu'il allait écrire à Pluchart de venir tout de suite. Sa résolution était prise, il voulait

organiser une réunion privée, car la victoire lui semblait certaine, si les charbonniers de Montsou

adhéraient en masse à l'Internationale.

IV, IV

Ce fut au Bon-Joyeux, chez la veuve Désir, qu'on organisa la réunion privée, pour le jeudi, à deux heures
La veuve, outrée des misères qu'on faisait à ses enfants, les charbonniers, ne décolérait plus, depuis

surtout que son cabaret se vidait. Jamais grève n'avait eu moins soif, les soûlards s'enfermaient chez eux

par crainte de désobéir au mot d'ordre de sagesse. Aussi Montsou, qui grouillait de monde les jours de

ducasse, allongeait-il sa large rue, muette et morne, d'un air de désolation. Plus de bière coulant des

comptoirs et des ventres, les ruisseaux étaient secs. Sur le pavé, au débit Casimir et à l'estaminet du

Progrès, on ne voyait que les faces pâles des cabaretières interrogeant la route; puis, dans Montsou

même, toute la ligne s'étendait déserte, de l'estaminet Lenfant à l'estaminet Tison, en passant par

l'estaminet Piquette et le débit de la Tête-Coupée; seul l'estaminet Saint-Eloi, que des porions

fréquentaient, versait encore quelques chopes; et la solitude gagnait jusqu'au Volcan, dont les dames

chômaient, faute d'amateurs, bien qu'elles eussent baissé leur prix de dix sous à cinq sous, vu la rigueur

des temps. C'était un vrai deuil qui crevait le coeur du pays entier.

- Nom de Dieu! s'était écriée la veuve Désir, en tapant des deux mains sur ses cuisses, c'est la faute aux
gendarmes! Qu'ils me foutent en prison, s'ils le veulent, mais il faut que je les embête!

Pour elle, toutes les autorités, tous les patrons, c'étaient des gendarmes, un terme de mépris général, dans
lequel elle enveloppait les ennemis du peuple. Et elle avait accueilli avec transport la demande d'Etienne:

sa maison entière appartenait aux mineurs, elle prêterait gratuitement la salle de bal, elle lancerait

elle-même les invitations, puisque la loi l'exigeait. D'ailleurs, tant mieux, si la loi n'était pas contente! on

< page précédente | 129 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.