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Émile Zola - Germinal

vous mourrez de faim: comment ferez-vous?... Je compte sur votre sagesse d'ailleurs, et je suis convaincu
que vous redescendrez lundi au plus tard.

Tous partaient, quittaient le salon dans un piétinement de troupeau, le dos arrondi, sans répondre un mot
à cet espoir de soumission. Le directeur, qui les accompagnait, fut obligé de résumer l'entretien: la

Compagnie d'un côté avec son nouveau tarif, les ouvriers de l'autre avec leur demande d'une

augmentation de cinq centimes par berline. Pour ne leur laisser aucune illusion, il crut devoir les prévenir

que leurs conditions seraient certainement repoussées par la Régie.

- Réfléchissez avant de faire des bêtises, répéta-t-il, inquiet de leur silence.

Dans le vestibule, Pierron salua très bas, pendant que Levaque affectait de remettre sa casquette. Maheu
cherchait un mot pour partir, lorsque Etienne, de nouveau, le toucha du coude. Et tous s'en allèrent, au

milieu de ce silence menaçant. La porte seule retomba, à grand bruit.

Lorsque M. Hennebeau rentra dans la salle à manger, il retrouva ses convives immobiles et muets, devant
les liqueurs. En deux mots, il mit au courant Deneulin, dont le visage acheva de s'assombrir. Puis, tandis

qu'il buvait son café froid, on tâcha de parler d'autre chose. Mais les Grégoire eux-mêmes revinrent à la

grève, étonnés qu'il n'y eût pas des lois pour défendre aux ouvriers de quitter leur travail. Paul rassurait

Cécile, affirmait qu'on attendait les gendarmes.

Enfin, Mme Hennebeau appela le domestique.

- Hippolyte, avant que nous passions au salon, ouvrez les fenêtres et donnez de l'air.

IV, III

Quinze jours s'étaient écoulés; et, le lundi de la troisième semaine, les feuilles de présence, envoyées à la
Direction, indiquèrent une diminution nouvelle dans le nombre des ouvriers descendus. Ce matin-là, on

comptait sur la reprise du travail; mais l'obstination de la Régie à ne pas céder exaspérait les mineurs. Le

Voreux, Crèvecoeur, Mirou, Madeleine n'étaient plus les seuls qui chômaient; à la Victoire et à

Feutry-Cantel, la descente comptait à peine maintenant le quart des hommes; et Saint-Thomas lui-même

se trouvait atteint. Peu à peu, la grève devenait générale.

Au Voreux, un lourd silence pesait sur le carreau. C'était l'usine morte, ce vide et cet abandon des grands
chantiers, où dort le travail. Dans le ciel gris de décembre, le long des hautes passerelles, trois ou quatre

berlines oubliées avaient la tristesse muette des choses. En bas, entre les jambes maigres des tréteaux, le

stock de charbon s'épuisait, laissant la terre nue et noire; tandis que la provision des bois pourrissait sous

les averses. A l'embarcadère du canal, il était resté une péniche à moitié chargée, comme assoupie dans

l'eau trouble; et, sur le terri désert, dont les sulfures décomposés fumaient malgré la pluie, une charrette

dressait mélancoliquement ses brancards. Mais les bâtiments surtout s'engourdissaient, le criblage aux

persiennes closes, le beffroi où ne montaient plus les grondements de la recette, et la chambre refroidie

des générateurs, et la cheminée géante trop large pour les rares fumées. On ne chauffait la machine

d'extraction que le matin. Les palefreniers descendaient la nourriture des chevaux, les porions

travaillaient seuls au fond, redevenus ouvriers, veillant aux désastres qui endommagent les voies, dès

qu'on cesse de les entretenir; puis, à partir de neuf heures, le reste du service se faisait par les échelles. Et,

au-dessus de cette mort des bâtiments, ensevelis dans leur drap de poussière noire, il n'y avait toujours

que l'échappement de la pompe soufflant son haleine grosse et longue, le reste de vie de la fosse, que les

eaux auraient détruite, si le souffle s'était arrêté.

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