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Émile Zola - Germinal

- Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin, leur bonne passer en calèche!... Oui,
la cuisinière dans la calèche à deux chevaux, allant à Marchiennes pour avoir du poisson, bien sûr!

Une clameur monta, les violences recommencèrent. Cette bonne en tablier blanc, menée au marché de la
ville voisine dans la voiture des maîtres, soulevait une indignation. Lorsque les ouvriers crevaient de

faim, il leur fallait donc du poisson quand même? Ils n'en mangeraient peut-être pas toujours, du poisson:

le tour du pauvre monde viendrait. Et les idées semées par Etienne poussaient, s'élargissaient dans ce cri

de révolte. C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la hâte d'avoir sa part du bonheur, au-delà de cet

horizon de misère, fermé comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils finiraient par exiger leur

droit, puisqu'on leur retirait le pain de la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout

de suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de misérables. Il faisait presque nuit, et la

pluie redoublait, qu'elles emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la débandade

glapissante des enfants.

Le soir, à l'Avantage, la grève fut décidée. Rasseneur ne la combattait plus, et Souvarine l'acceptait
comme un premier pas. D'un mot, Etienne résuma la situation: si elle voulait décidément la grève, la

Compagnie aurait la grève.

III, V

Une semaine se passa, le travail continuait, soupçonneux et morne, dans l'attente du conflit.

Chez les Maheu, la quinzaine s'annonçait comme devant être plus maigre encore. Aussi la Maheude
s'aigrissait-elle, malgré sa modération et son bon sens. Est-ce que sa fille Catherine ne s'était pas avisée

de découcher une nuit? Le lendemain matin, elle était rentrée si lasse, si malade de cette aventure, qu'elle

n'avait pu se rendre à la fosse; et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute, car c'était

Chaval qui l'avait gardée, menaçant de la battre, si elle se sauvait. Il devenait fou de jalousie, il voulait

l'empêcher de retourner dans le lit d'Etienne, où il savait bien, disait-il, que la famille la faisait coucher.

Furieuse, la Maheude, après avoir défendu à sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler à

Montsou. Mais ce n'en était pas moins une journée perdue, et la petite, maintenant qu'elle avait ce galant,

aimait encore mieux ne pas en changer.

Deux jours après, il y eut une autre histoire. Le lundi et le mardi, Jeanlin que l'on croyait au Voreux,
tranquillement à la besogne, s'échappa, tira une bordée dans les marais et dans la forêt de Vandame, avec

Bébert et Lydie. Il les avait débauchés, jamais on ne sut à quelles rapines, à quels jeux d'enfants précoces

ils s'étaient livrés tous les trois. Lui, reçut une forte correction, une fessée que sa mère lui appliqua

dehors, sur le trottoir, devant la marmaille du coron terrifiée. Avait-on jamais vu ca? des enfants à elle,

qui coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant! Et, dans ce cri, il y avait le

souvenir de sa dure jeunesse, la misère héréditaire faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour

plus tard.

Ce matin-là, lorsque les hommes et la fille partirent à la fosse, la Maheude se souleva de son lit pour dire
à Jeanlin:

- Tu sais, si tu recommences, méchant bougre, je t'enlève la peau du derrière!

Au nouveau chantier de Maheu, le travail était pénible. Cette partie de la veine Filonnière s'amincissait, à
ce point que les haveurs, écrasés entre le mur et le toit, s'écorchaient les coudes, dans l'abattage. En outre,

elle devenait très humide, on redoutait d'heure en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui

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