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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Ce bureau est le salon de conversation du ministère. C'est le rendez-vous des oisifs; on y cause, on y joue
au bouchon, on y fait la partie de piquet, on y boit de la bière toute la journée. Là s'organisent les

pique-niques, se machinent les mauvaises plaisanteries, s'élaborent les charges. On y blague

l'Administration à outrance; on y parle politique avec de grands éclats de voix, et souvent on s'y prend

aux cheveux.

En dépit du tapage, des conversations à douze, des visites continuelles, des chansons en choeur, des
batailles, la besogne marche fort bien dans ce bureau, le plus chargé de tout le ministère et le seul qui ait

à traiter des affaires sérieuses et délicates.

Le chef de ce bureau est le plus formaliste des hommes. Les honneurs administratifs lui ont monté au
cerveau, et il porte la tête comme un Saint-Sacrement. C'est lui qui fait toujours faire antichambre un

quart d'heure à tous ses subordonnés, surtout à son sous-chef, afin de bien établir la ligne de démarcation.

Il est au plus mal avec ses employés, dont il a vainement essayé de réformer la tenue. Il évite d'entrer
dans leur pièce; il est vrai que s'il y pénètre quelquefois, la présence de cet homme digne n'arrête ni les

jeux, ni les ris. Sa figure glacée ne les intimide pas plus que les mannequins dans les cerisiers

n'effarouchent les oiseaux.

Le sous-chef de ce service passe sa vie à porter des paroles de paix des employés au chef de bureau, et
réciproquement; il discute les trêves et les armistices; c'est le négociateur juré.

L'entrée de Caldas dans ce bureau inaugura une recrudescence de visites et par conséquent de vacarme.

Il amena toute sa clientèle, Jouvard, l'aimable Sansonnet, les bureaucrates Tant-pis et Tant-mieux,
Gérondeau, Basquin qui venait quatre fois par jour, et bien d'autres encore.

On comptait sur le rédacteur du Bilboquet pour organiser des scies désopilantes; mais il se trouva
que Romain goûta modérément les excellentes plaisanteries de ses collègues. Ils venaient de faire mourir

de chagrin un pauvre vieil employé égaré parmi eux. Ils étaient en train d'en envoyer un autre à

Charenton.

Le vieillard qui avait succombé aux farces de ces messieurs était un brave homme, isolé, sans famille, qui
n'avait que sa place pour vivre.

Il n'était pas fort, et les employés, qui tous pétillent d'esprit comme on sait, sont impitoyables pour les
pauvres d'esprit.

Le père Germinal, comme on l'appelait à l'Équilibre, devint leur souffre-douleur. On commença par de
petites tracasseries, on trempait ses plumes dans l'huile, on mettait du sable dans son écritoire; on lui

attachait des queues de papier au collet de sa redingote; on cousait les poches de son paletot.

Si parfois il s'endormait, on l'éveillait en sursaut en arrosant d'eau froide son crâne dénudé. Mais comme
il souffrait en silence, comme il n'osait se plaindre, on passa à des charges plus fortes

On lui persuada que l'Administration était décidée à supprimer son emploi (le pauvre homme n'avait pas
droit à la retraite). De ce moment il ne vécut plus.

Comme ses tristesses et ses inquiétudes n'étaient pas encore assez risibles, on s'arrangea de façon à lui
faire croire qu'il avait à l'Équilibre la réputation d'un mouchard. Soixante employés au moins, qui avaient

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