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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

à faire autrement que son prédécesseur. Ce n'est pas qu'il changeât rien au fond, mais il modifia
singulièrement la forme: là où on se servait de fiches, il employa des registres, et réciproquement. Il fit

plus: on écrivait sur les répertoires les chiffres d'ordre à droite et à l'encre rouge, il décréta qu'on les

écrirait à gauche et à l'encre bleue.

Ces réformes si radicales firent crier les mauvais esprits.

En dépit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, à l'Équilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils
dirigent un caractère de personnalité.

M. Castelouze, l'homme aux chiffres à gauche, n'est pas le premier venu. Il a su se créer dans
l'Administration la renommée d'un spécialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des créances

douteuses, des négociations délicates.

C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements) qu'il a pris l'habitude de considérer
le public comme un gibier. Il chasse, pour le compte de l'Administration, avec le désintéressement du

chien bien dressé qui rapporte la perdrix dont il n'aura même pas les os.

Il n'est pas de Normand madré, d'avoué retors qu'il ne puisse rouler sur son terrain, et il ne s'en fait pas
faute. Autrefois, aux débuts de sa carrière, le zèle de Castelouze était tout politique. Quand il avait fait

rentrer dans la caisse de l'Administration un franc dix centimes sur lesquels elle ne comptait pas, quand il

avait découvert la fraude d'un administré, il s'en réjouissait comme de titres à l'avancement. Avec le

temps, il s'est passionné, et ce qu'il en fait maintenant n'est plus du tout dans l'intérêt de son ambition ou

dans celui de l'État, il agit pour son plaisir personnel; il fait de l'art pour l'art. Mais quel flair! quelle

subtilité! quelle ardeur! Un rien le met sur la trace; et quand il tient une piste, arrive toujours jusqu'au

gîte. Ah! qu'il est heureux quand il a levé un lièvre, heureux quand il l'a forcé!

Le lièvre, c'est le débiteur.

Et il ne s'en prend pas seulement aux affaires présentes, il remonte dans le passé, à dix ans, quinze ans; il
remonterait au déluge, sans la loi sur la prescription. Il fouille les vieux dossiers, se roule dans la

poussière des cartons oubliés, et ce n'est jamais en vain qu'il bat ainsi le passé. Son sens de chasseur ne le

trompe jamais; il évente des fumées insaisissables pour tout autre, et comme l'ogre il dit d'un ton joyeux:

- Ça sent la chair fraîche!

Et le débiteur, qui dormait paisible sur une fraude vieille de dix ans, est tout surpris un matin de voir
arriver un avertissement qui l'engage à se présenter dans la huitaine au bureau pour se libérer.

Pour nombre d'employés qui ne font pas leur devoir, il fait, lui, plus que son devoir. Il outrepasse ses
droits, souvent au mépris de la justice; il abuse de l'ignorance de l'un, de la faiblesse de celui-ci, et de

l'incurie de ce troisième. Il prie, il menace, il est impitoyable, et pour que l'Administration ne soit pas

lésée, il lèse au besoin le public.

On connaît bien son penchant à l'Équilibre, et un chef de division, qui comme M. Dupin cultive le
calembour, disait en parlant de Castelouze: Il a le regard fisc.

En réalité Castelouze a l'oeil de l'oiseau de proie; son nez est busqué comme le bec de l'aigle; il a la dent
blanche et pointue du carnassier; ses aptitudes morales ont modifié son physique; il a la tête fureteuse et

des allures de limier; il ne marche pas, il quête; sa narine mobile semble prendre le vent. Quand il se

pose, il tombe en arrêt, la tête allongée en avant, les épaules infléchies, les jambes légèrement ployées sur

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