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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Cet homme dangereux compte pour avancer sur les petits mystères qu'il a su surprendre. On le redoute.
C'est le chiffonnier des secrets.

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Un chiffonnier dans un autre genre est l'EMPLOYÉ COLLECTIONNEUR.

Les lauriers de MM. Dusommerard et Sauvageot ont troublé les idées de ce brave homme.

Il a entendu dire qu'une collection d'objets, de quelque nature qu'ils soient, peut acquérir une grande
valeur; depuis lors il collectionne.

Il s'est condamné à recueillir les flacons, les fioles et les pots de pommade.

Ce bureaucrate inoffensif arrive tous les matins harassé au ministère; il a fouillé avant de venir les
boutiques des innombrables Auvergnats adonnés au commerce des détritus de Paris. Il dort la moitié du

jour, rêvant de pots et de fioles chimériques.

Il est décidé, lorsque sa collection atteindra le numéro d'ordre 50,000, à en faire présent à l'État; il espère
en obtenir en retour un magnifique local au Louvre, vingt mille francs d'appointements, et le titre de

Directeur du musée des Pots de pommade.

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L'EMPLOYÉ QUI FRÉQUENTE LES THÉATRES est un être tout à fait assommant. Sa conversation
est un habit d'arlequin cousu des pièces qu'il a vu jouer; il a la spécialité des imitations, comme Brasseur.

Jadis le gnouf-gnouf de Grassot l'avait enthousiasmé, il a dit «mon dieur-je!» comme Lassagne, et
«mordious!» comme M. Mélingue.

Aujourd'hui il se mouche comme Paulin Ménier dans la Fille du Paysan, il éternue comme Got
dans les Effrontés, il remue les jambes comme Dupuis dans la Grande Duchesse, et les

bras comme Raynard dans les Chevaliers du Pince-nez.

Une seule fois dans sa vie il a su citer à propos, et du Scribe encore! C'est l'an dernier, lorsqu'on lui a
refusé de l'avancement.

- Sapristi! j'y avais pourtant droit. Voilà cinq ans que je le demande!
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L'EMPLOYÉ MALADE est d'un voisinage plus désagréable encore. Son pupitre est une pharmacie, et il
apporte, dit-on, dans une bouteille certain médicament cher aux malades de Molière.

Comme il est réellement valétudinaire, il passe pour un carottier.

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L'EMPLOYÉ TIMIDE est au moins réjouissant. Celui-là a peur de tout, et il ne met pas une virgule sans
se demander sérieusement si elle ne doit pas nuire à son avenir administratif. C'est sans doute dans la

crainte de se compromettre qu'il ne fait absolument rien.

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