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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
qui y vivent. Aux vapeurs de cet odieux alambic s'ajoute la fumée des lampes qu'on allume en plein jour, et l'on est surpris de voir une lumière brûler dans un pareil milieu.
L'étranger qui entre dans le bureau est saisi à la gorge; il est frappé de vertige et chancelle comme le visiteur dans la grotte du Chien; il suffoque et demande de l'air comme l'asphyxié. Mais qu'il se garde bien d'ouvrir la fenêtre; les employés furieux la lui feraient refermer: une bouffée de brise les enrhume, et ils ne peuvent plus respirer dès qu'il y a de l'air.
Telle est la pièce où travaillait Romain; on en compte quelques-unes de ce genre dans l'Administration. Cela tient au nombre trop grand d'employés qu'on y entasse pour les avoir tous sous la main. Ils étaient là dix qui noircissaient du papier, sans compter le commis principal installé à une table plus élevée, comme un pion de collége.
Cette cohabitation forcée rend l'existence épouvantable; il en résulte des rapports dignes du Petit-Bicêtre.
Aussi Caldas dut renoncer à faire quoi que ce soit, il imita ses collègues. Impossible de travailler au milieu du bruit. Si par hasard l'un d'eux voulait se mettre à la besogne, les neuf autres commençaient une scie, et à force de tapage lui faisaient vite poser la plume.
Pour tuer le temps, Romain se résigna à observer ses collègues, comme un naturaliste observe à la loupe des helminthes. La collection était variée.
Le plus ennuyeux de tous était un jeune commis répondant au nom de Gobin. Celui-là faisait le désespoir de Caldas, qui ne pouvait ouvrir son pupitre ou remuer une feuille de papier sans l'avoir sur son dos.
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Gobin est l'EMPLOYÉ CURIEUX.
Cet employé est informé de tout ce qui se passe dans le ministère et même ailleurs. Il doit avoir à ses ordres une police secrète. Dans son pupitre est un état fort exact du personnel. Il y suit pas à pas les promotions de tout l'Équilibre. En marge de l'état sont des notes à l'encre rouge, tout ce qu'il a appris sur le compte de Pierre ou de Paul.
On peut l'interroger avec plus de certitude que M. Le Campion, il se fait un plaisir de répondre.
Il sait les noms et prénoms de tous ses collègues, leur âge, le lieu de leur naissance, la date de leur entrée dans l'Administration. Il possède aussi leur biographie.
Il recueille les détails intimes. Il connaît le chiffre de fortune de celui-ci, le nombre des enfants de cet autre, il n'ignore pas le nom du protecteur de ce troisième. Il peut vous renseigner sur les amours de son sous-chef et vous conter les anecdotes scandaleuses qui circulent sur les femmes de deux ou trois commis principaux.
Ce Gobin est l'homme le plus affairé de l'Équilibre.
Le matin il pratique des visites domiciliaires dans les pupitres des camarades en retard. Pendant le déjeuner il fait sa tournée dans toute la maison.
Les garçons de bureau sont ses amis; il écoute aux portes, fait bâiller les lettres et ramasse soigneusement tous les petits morceaux de papier perdus.
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