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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
- C'est entendu, mon cher ami; et quand me l'apporterez-vous, ce scénario?
- Dans deux ou trois jours.
- A l'oeuvre alors, vite à l'oeuvre, dit le chef de bureau.
Caldas, qui causait depuis trois heures, se leva pour sortir et s'inclina respectueusement devant son supérieur.
- Pas de cérémonies entre nous, je vous en prie, mon cher collaborateur; devant le monde vous m'appellerez monsieur Deslauriers, mais quand nous serons seuls, tu me diras: Saint-Adolphe!
XXXVII
Le bureau des Duplicatas, où Caldas était désormais condamné à passer ses journées, ressemble fort à l'étude d'un lycée. C'est une grande salle tapissée de cartons, meublée de quelques vieilles chaises dépaillées et de tables malpropres.
Les deux fenêtres donnent sur une cour qui n'est pas moins large qu'un puits; on y verrait cependant assez clair en plein midi sans l'épaisse couche de poussière gluante collée aux vitres.
De même que dans une voiture, l'hiver, le voyageur, pour regarder une jambe qui passe ou voir l'heure d'une horloge publique, essuie par endroits sur les glaces la vapeur de la respiration, de même les employés du bureau des Duplicatas, pour observer ce qui se passe dans la galerie voisine, pratiquent des judas dans la crasse opaque qui recouvre la vitre, avec le bout de leurs doigts légèrement humecté de salive.
Ah! la poussière! comme la cendre du Vésuve qui a enseveli Pompéï, elle couvre de son linceul morne cette nécropole bureaucratique, et l'araignée file le crêpe de ce deuil.
D'où vient-elle, cette poussière?
Les balais des garçons de bureaux sont impuissants à la combattre; quant au plumeau mis à leur disposition, comme il leur faudrait lever les bras, ils ne s'en sont jamais servis.
Chaque matin les employés apportent à leurs souliers un échantillon de toutes les boues de Paris: il y a la boue noire et fétide de la rue du Four-Saint-Germain, cette boue dont M. Bertron tire de l'huile d'olive, et la boue crayeuse de Montmartre; il y a la boue rouge de la rue de Rivoli et la boue verte du Père-Lachaise.
A la chaleur du poêle toutes ces ordures sèchent et s'émiettent en pulverin impalpable; l'atmosphère s'alourdit d'évaporations malsaines, de miasmes délétères. Le vent, quand on ouvre la porte avec violence, soulève des tourbillons comme le simoun dans le désert.
La caserne empeste le cuir, le crottin et le tabac; la sacristie a l'odeur affadissante de la cire et des cierges éteints; la gargote empoisonne le graillon, la viande et le vin; l'air nauséabond de l'hôpital soulève l'estomac: eh bien! les bureaux du ministère de l'Équilibre ont aussi leur odeur sui generis, odeur indescriptible et indéfinissable, où se mêlent et se confondent les plus horribles exhalaisons, l'eau qui cuit sur le poêle, la souris crevée entre deux dossiers, les débris en putréfaction des repas quotidiens oubliés dans les coins; l'haleine fétide, la sueur des habits qu'on change, le cuir des souliers qui rissolent près du feu, enfin les effluves de toutes les misères, de toutes les corruptions et de toutes les infirmités des gens
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