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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
- Nous y voici. Le ministre de l'Équilibre, qui était à cette époque M. le comte de... ma foi, je ne me rappelle pas son nom, fut informé qu'en province, un certain nombre d'employés de son ressort portaient cet emblème du libéralisme.
- Y voyaient-ils malice?
- Peut-être bien que non. Toujours est-il que le ministre prit une feuille de papier et y griffonna la note que voici textuellement, car je me la rappelle:
«Prier MM. les chefs de service des départements d'engager leurs subordonnés à ne point porter de chapeaux de feutre gris.»
- L'avertissement était paternel, remarqua Caldas.
- N'est-ce pas? Mais la note du ministre tomba entre les mains de son secrétaire, un homme fort zélé, et il en changea légèrement la rédaction; il écrivit:
«MM. les chefs de service des départements veilleront à ce que leurs subordonnés ne portent plus à l'avenir de chapeaux de feutre gris.»
Romain sourit.
- L'avis du secrétaire fut transmis à un chef de division, qui était zélé lui aussi; il crut saisir la pensée intime du ministre et la traduisit de la sorte:
«MM. les chefs de service des départements feront savoir à leurs subordonnés que, conformément aux ordres de Son Excellence, il leur est interdit, sous les peines les plus sévères, de porter à l'avenir des chapeaux de feutre gris.»
- J'aime assez ce crescendo, dit Romain.
- Ecoutez le rinforzando, reprit M. Deslauriers. Le directeur auquel fut transmise cette circulaire était zélé aussi; il l'interpréta de la façon que voici:
«MM. les chefs de service des départements notifieront à leurs subordonnés que, par ordre de Son Excellence, il leur est absolument interdit de porter à l'avenir des chapeaux de feutre gris. Les contrevenants seront destitués dans les vingt-quatre heures et poursuivis conformément aux lois.»
- Et qu'arriva-t-il? demanda Caldas.
- Peu de chose, les journées de Juillet.
- Savez-vous, reprit Romain, qu'il y a dans votre histoire le sujet d'une comédie qu'on appellerait le Zèle?
- Vous croyez?
- Permettez-moi de vous apporter le scénario: s'il vous convient, nous pourrons y travailler ensemble.
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