bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Bref, le cerveau de M. Le Campion est un véritable bureau à compartiments, divisé en une infinité de
casiers administratifs. Dans les lobes de ce cerveau, chaque employé a son dossier, avec pièces à l'appui.

Le tout ferme à secret.

Le secret!... mais c'est la condition même de l'existence du chef du personnel. Aussi, fait-il de la
discrétion à outrance. On l'a quelquefois entendu parler, jamais répondre. Il fuit les mots précis. Oui et

non sont rayés de son vocabulaire. Autant vaudrait interroger la sibylle de Cumes. Ce n'est qu'avec les

précautions les plus humiliantes pour son interlocuteur, qu'il ouvrira en sa présence le tiroir où il serre ses

plumes et ses crayons; il tremble sans doute de laisser s'évaporer le mystère de l'alchimie

bureaucratique...

Cet homme impénétrable est le grand ressort du ministère, un ressort d'acier. C'est sur sa présentation que
se font toutes les nominations et toutes les promotions. Il est le dispensateur de l'avancement,

dispensateur avare; à lui s'adressent tous les voeux, à lui toutes les prières; il est de la part du peuple

employé l'objet d'un culte analogue à celui que le lazzarone napolitain professe pour son grand saint

Janvier. Le fanatisme y touche de près à l'insulte, l'adoration à l'outrage. Le miracle de l'avancement ou

de la gratification a-t-il eu lieu, Dieu ne fait pas fleurir assez de roses pour le saint Janvier de l'Équilibre;

mais le bienheureux du personnel a-t-il fait la sourde oreille, ce n'est plus du rez-de-chaussée aux

combles de la maison qu'un formidable concert d'invectives et d'imprécations. Impassible, il ne sait rien

de cet orage.

Lorsque, du même pas méthodique, son parapluie sous le bras, drapé dans son nuage de mystère, il
traverse les corridors, la crainte et l'espoir ferment toutes les bouches et découvrent toutes les têtes.

La renommée, qui grossit tout, exagère certainement l'omnipotence du chef du personnel, et les employés
de province qui, chaque année, font deux cents lieues pour tenir le bougeoir à son petit lever, n'auraient

peut-être pas tort de faire cette économie de bouts de chandelles. Non, Le Campion n'est pas

tout-puissant; non, Le Campion ne fait pas tous les jours ce qu'il veut; il est juste, mais il n'est pas le

maître; il propose le plus méritant, et le plus protégé est nommé. Il est juste, et il fait des injustices; mais

chacune de ces injustices est comme une épine cruelle qui hérisse son oreiller et trouble la nuit les rêves

de sa conscience.

V

Quels pensers agitaient l'homme intérieur dans Caldas depuis tantôt trois minutes qu'il se tenait au port
d'armes, le chapeau à la main, le coeur palpitant sous son gilet (étoffe anglaise)?

Il m'en coûte peu de l'avouer. Caldas ne pensait à rien. La majesté silencieuse de cette réception avait
subitement cristallisé les idées du nouveau.

Le chef du personnel voulut bien enfin s'apercevoir qu'il y avait quelqu'un là. Par habitude il cacha
précipitamment une feuille de papier blanc et son grattoir, souleva légèrement ses lunettes et... peut être

allait-il parler quand la peur du ridicule déliant tout à coup la langue de Caldas:

- Monsieur, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler...

M. Le Campion, qui ne s'est jamais démenti, ne répondit ni oui ni non...

Caldas continua:

< page précédente | 8 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.