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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

bureaucrates; au bout de huit jours il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail,
débauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination. M. Izarn demanda d'abord son

changement; il ne lui fut point accordé.

Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre. Par malheur ce cancre était bien en
cour, si bien qu'il fut maintenu envers et contre son chef de bureau.

Le pauvre chef était au désespoir.

N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille petits moyens pour se dépêtrer de ce
commis impossible. Il répandit, c'est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux; il insinua que ce

pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte, espérant ainsi le faire malmener et renvoyer

par ses collègues.

La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla jusqu'à lui susciter un duel. Le commis
principal en sortit sain et sauf.

C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au lendemain il changea de tactique...

Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre service.

* * * * *

XXXV

- Comment sortir de cette galère? se demandait Caldas.

Et de fait il n'avait plus un instant à lui. Pour achever sa pièce et refaire le troisième acte, perdu dans le
déménagement, Romain fut réduit à travailler le soir chez lui, sur les genoux de Mlle Célestine, ce qui

était bien dur.

Autre malheur. Il avait plu à M. Izarn.

Caldas, qui n'avait pas acquis dans la petite presse la réputation d'un Bénédictin, se trouvait, sans faire le
moindre effort, à la hauteur des travailleurs austères du bureau de l'Alimentation. N'ayant aucune chance

de passer sous-chef, il songeait sérieusement à tomber malade.

A ce moment une grande nouvelle mit en émoi tout le bureau. Un chef de division voulait choisir un
secrétaire parmi les forçats de M. Izarn. Romain se serait mis sur les rangs, sans les sages avis de M.

Lorgelin qu'il était allé consulter.

- Vous voulez donc perdre votre avenir administratif? lui dit celui-ci.

- Mais il me semble, répondit-il, que lorsqu'on s'approche du soleil...

- On se grille, répliqua M. Lorgelin. De deux choses l'une: ou vous ferez l'affaire de votre chef de
division, ou vous ne la ferez pas.

- Je ne vois pas d'autre alternative, observa Caldas.

- Si vous faites son affaire, il vous confisque à son profit, et vous voilà devenu secrétaire perpétuel.

- Comme M. Villemain, mais sans les jetons.

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