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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Bonheur nuit quelquefois. Caldas nommé commis dut changer de bureau. M. Brugnolles, qui a toujours
su tirer son épingle du jeu, avait été nommé sous-chef. Il fut remplacé par cinq employés, et Romain dut

aller exercer ses fonctions de commis dans un des sept bureaux du ministère où l'on travaille, le bureau

de l'Alimentation.

Le chef de cette branche du service, un des hommes les plus capables de l'administration, s'appelle Izarn.
Il est entré à l'Équilibre au sortir du collège, vers la fin de 1850. Son avancement, on le voit, a été assez

rapide, sans avoir rien de scandaleux. Il en est redevable, un peu à son mérite, beaucoup à la politique

raffinée dont il ne s'est jamais départi un instant.

M. Izarn est le type achevé de

L'EMPLOYE QUI SE FAIT PETIT.

A quarante ans il est encore petit garçon, très-petit garçon; il feint devant ses supérieurs une timide et
respectueuse émotion. Loin de chercher à se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec plus de

soin que les autres n'en mettent à les étaler. Fait-il quelque chose de bien, de remarquable, il laisse tout

l'honneur en rejaillir sur son chef immédiat, et il pousse si loin l'hablileté, que celui-ci n'éprouve aucun

embarras à se parer des plumes qu'il n'a point trempées dans l'encre.

A-t-il été commis une boulette au contraire, l'employé qui se fait petit n'hésite pas, si étranger qu'il y soit,
à en assumer la responsabilité. Il devient le bouc émissaire, tend le dos à tous les reproches, reçoit

volontiers les savons, et sans murmurer se laisse laver la tête.

Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du coeur humain. L'homme qui,
***(lacune)*** ment d'humeur, a passé sa colère sur un innocent, éprouve toujours le regret d'avoir été

trop loin. Il répare, surtout lorsque la réparation ne lui coûte rien; et le supérieur, qui a dit à l'employé qui

se fait petit des choses désagréables, se sent obligé de faire pour lui des choses qui lui seront utiles.

C'est ainsi que M. Izarn est arrivé à diriger le bureau de l'Alimentation. Il y a dix-huit employés sous ses
ordres, qui tous travaillent comme des nègres. Dans son service, pas moyen de flâner. S'il n'y a pas de

besogne, il en invente, et du matin au soir il est sur le dos de ses employés, qui le trouvent «taonnant.»

La manière dont M. Izarn a composé ce bureau exceptionnel mérite vraiment d'être rapportée.

Il a procédé par élimination. Sur dix employés qu'on lui donnait, il s'en trouvait toujours un qui, bien
stylé et exactement surveillé, faisait à peu près son affaire; cet homme précieux, il le gardait et se

débarrassait des autres en faveur de ses collègues.

C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas passé moins de cent quatre-vingts commis et expéditionnaires
dans le bureau de M. Izarn; il en est resté dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est de la

force de dix employés-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils sont là à vie.

On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les remplacerait pas. L'avancement même de M.
Izarn, qui sera chef de division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le droit commun. Il

les léguera à son successeur.

On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas, des traits héroïques.

Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus paresseux et le plus inexact des

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