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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Ces signatures à donner l'ennuient beaucoup.

Dans les premiers temps il lisait exactement tout ce qu'on lui présentait, il redoutait de parapher quelque
absurdité. Il s'est façonné depuis; il sait qu'il peut se reposer absolument sur son sous-chef, et il signe les

yeux fermés. Il signerait, comme on dit, sa condamnation à mort.

Oh! combien il regrette que l'administration n'autorise pas l'usage des griffes pour les chefs de bureau!
Comme il serait heureux de confier la sienne à son sous-chef!

Le chef qui ne fait rien est ordinairement gras; c'est un excellent père de famille; il n'a point de vice à
proprement parler, sauf qu'il s'occupe parfois de littérature ou de jardinage. C'est lui qui trouvera la

verveine noire, et il est en correspondance avec Alphonse Karr.

Le bureau du chef qui ne fait rien marche admirablement. Ses employés l'aiment, car ils n'ont pas affaire
à lui. Son sous-chef encourage et exploite la nonchalance de son supérieur au profit de son ambition.

On dit dans l'administration que le chef qui ne fait rien a de grandes capacités.

LE CHEF QUI FAIT TOUT

Arrive de bonne heure, veille tard, et emporte du travail chez lui;

Ne laisse pas écrire une ligne même à son sous-chef;

Ne supporte pas qu'un de ses employés travaille, et s'il lui en vient un qui soit laborieux, il lui cherche
des querelles d'Allemand pour lui faire quitter le bureau.

Cet homme, qui a la manie du travail, se plaît à dire que tous ceux qui l'entourent sont des idiots; il a si
peu confiance en eux qu'il fait tout, absolument tout par lui-même. Il rédige, copie et recopie lui-même,

fait les projets, les minutes et les expéditions.

Son sous-chef le déteste; les employés, qu'il laisse parfaitement libres, ne savent que faire de leur temps.

On les rencontre un peu partout, excepté dans leur bureau. Ils n'aiment point leur chef, et disent qu'il
accapare toute la besogne pour les empêcher de se produire.

Le chef qui fait tout est maigre, soigne peu sa tenue, et porte un parapluie en toute saison.

- Je n'irai certainement dans aucun de ces bureaux, se dit Caldas; l'important pour moi est de rester seul,
et, comme je veux faire honneur à l'administration, je vais écrire une pièce pour le Théâtre-Français.

XXXII

Romain travaillait comme un noir à son drame, et déjà il ne lui restait plus à écrire que le cinquième acte,
lorsqu'on annonça pour le premier juillet une réorganisation générale du ministère de l'Équilibre, arrêtée

en principe depuis dix ans.

On avait encore six semaines à attendre ce grand jour, mais dès l'instant où la décision de l'autorité
supérieure fut connue, c'en fut fait de tout travail. A quoi bon s'occuper d'un service qu'on allait peut-être

quitter? On comptait sur des remaniements gigantesques, sur des promotions nombreuses, sur un

avancement fabuleux. Toutes les petites ambitions s'agitèrent, et on les vit éclater comme un incendie qui

couve depuis longtemps sous la cendre.

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