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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- Et c'est là ce qui vous empêche... Mais, mon cher ami, vous ne trouverez jamais un bureau plus
commode que celui-ci pour faire de la littérature.

- Oh! fit Caldas révolté, mon temps appartient à l'administration, et je ne voudrais pas nuire à mon
avenir. Tout à l'heure vous m'avez dit vous-même...

- Eh! tout à l'heure je parlais à un collègue quelconque, mais maintenant je sais à qui j'ai affaire, je puis
vous ouvrir mon coeur et vous livrer mon secret; vous êtes un homme, et je compte sur votre discrétion.

- Oh! soyez sans crainte, dit Caldas.

- Alors écoutez-moi bien, je vais vous initier à la

THÉORIE DE LA CAROTTE.

Il y a deux espèces de carotte bien distinctes: la petite, et la grande.

On connaît la première. Les carottiers de cette catégorie sont de véritables lycéens, heureux de faire la
nique à leurs professeurs.

Ils s'échappent du bureau pour courir au café.

Ils s'esquivent afin d'aller fumer un cigare.

Ils prétextent un mal de tête ou un mal de dents les jours de soleil, pour avoir leur demi-journée.

Ils se font adresser une lettre de faire-part, encadrée de noir, pour assister à un service funèbre
imaginaire, et ils ne manquent jamais d'aller jusqu'au cimetière.

Ils se font envoyer un commissionnaire pour affaire urgente.

Ils ont tous les huit jours un parent à conduire au chemin de fer.

Ils exploitent en un mot tous les menus détails de la vie ordinaire; ils mettent les accidents en coupe
réglée. Noces, indisposition, baptême, incendie, naissance, garde nationale, prise de voile,

déménagement, tirage au sort, enterrement, élections, accouchement, inondation, etc., etc.; ils savent tirer

parti de tout aux dépens de l'administration.

Tels sont les carottiers vulgaires, qui semblent bien mesquins à côté des tireurs de grande carotte.

Les premiers sont des pillards qui filoutent une à une les heures réglementaires; les seconds sont des
conquérants qui, de par leur audace, s'assurent des mois entiers de liberté.

Au premier abord on pourrait croire que la grande carotte expose à de plus graves dangers que la petite.

C'est une erreur.

Pour dix petites carottes on a dix mauvaises notes; une grande passe presque toujours inaperçue, et,
fût-elle découverte, elle ne peut valoir qu'une seule mauvaise note.

Le grand carotteur perd tous les dix-huit mois son père ou sa mère à deux cents lieues de Paris.

Il a à suivre au fond de l'Allemagne un procès dont dépend toute sa fortune.

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