bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

trouvait toujours aux prises avec un dossier, et le soir il faisait allumer une lampe pour piocher jusqu'à six
heures.

Deux ou trois fois le chef de bureau était venu, et en présence de tout le travail abattu il s'était fâché:

- Vous êtes incorrigible, mon cher Brugnolles, avait-il dit, vous allez encore vous rendre malade.

Caldas avait beau regarder Brugnolles; rien sur sa figure n'annonçait l'altération de sa santé.

Cependant ils étaient au mieux ensemble, et pendant une semaine, où Romain fit tous ses efforts pour se
tenir à la hauteur de son collègue, il reçut de lui les meilleurs conseils.

- Vous avez tort, cher confrère, lui disait celui-ci, de suivre les traces de tous ces jeunes étourneaux et de
ces vieux enfants avec lesquels je vous voyais hier soir aller prendre l'absinthe au café de l'Équilibre.

- Mais je ne suis pas leurs traces, dit Caldas.

- Vous y arriverez, si vous les fréquentez. Déjà vous allez au café de l'Équilibre, ce qui est une faute. On
va ailleurs, au boulevard, n'importe où. Vous arriverez en retard, vous écrirez que vous êtes malade, pour

éviter l'amende. Vous emploierez toute votre finesse à vous décharger de travail. Bientôt vous vous

absenterez pendant la séance. Qui sait? vous avez déjà peut-être fait le tour du chapeau.

- Je l'avoue, dit Romain.

- Quel enfantillage! continua M. Brugnolles; vous voulez jouer au plus fin avec l'administration, vous
pensez «l'enfoncer,» et vous vous croyez bien habile. Que gagnez-vous à cela? Quelques heures

d'oisiveté la haine de vos chefs. La dupe, c'est vous. Car toutes vos malices sont cousues de fil blanc. On

les connaît. Vos supérieurs, qui en ont usé avant vous, feignent de ne s'apercevoir de rien, mais au fond

ils sont furieux.

- Vous croyez que cela peut nuire?

- Parbleu! fit M. Brugnolles, vous avez le front de me le demander! Mais vous ne voyez donc pas plus
loin que votre nez! Il se trouve toujours quelque bouche indiscrète. Tout revient aux oreilles de

l'administration, et, si elle a l'air de fermer les yeux, elle ne vous en garde pas moins une dent.

- Peste! dit Caldas, vos mots ne sont pas tirés par les cheveux; vous parlez bien notre langue, vous feriez
bonne figure au Bilboquet.

- Je ne lis que ça, j'y suis abonné.

- Ciel! s'écria Caldas, un homme qui paye pour lire ma prose! Laissez-moi vous admirer!

- Quoi! vous êtes le célèbre Caldas du Bilboquet, l'auteur des Pensées d'un ferblantier!

- J'ai cet honneur, murmura Romain.

- Il y a longtemps que je vous connais, dit M. Brugnolles, qui se mit à réciter à Caldas une dizaine de ses
nouvelles à la main. Mais au fait, continua-t-il, vous allez me dire pourquoi, depuis trois mois, on ne voit

plus d'articles de vous.

- C'est que depuis trois mois je suis employé de l'Équilibre.

< page précédente | 71 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.