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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
habitudes du propriétaire.
Confiance oblige, dit-on. Romain, qui se sentait fier de suppléer un homme indispensable, prit la résolution sinon de le dépasser, au moins de l'égaler.
- Mon garçon, se dit-il, il s'agit de te bien tenir. Tu as ton avancement au bout de tes doigts. Chaque employé de l'Équilibre a son brevet de directeur dans son écritoire. Il s'agit de l'en faire sortir.
Malheureusement il avait peu à faire pour l'instant, et Caldas dut faire preuve d'un génie fort inventif pour trouver à s'occuper un peu.
Il avait bien copié cinq bonnes pages en huit jours, et son activité commençait à faire oublier au chef de bureau son employé absent, lorsqu'il arriva un matin, cet employé.
M. Brugnolles est un grand et gros garçon à la lèvre épaisse, à l'oeil vif, aux cheveux crépus. Sa barbe en éventail, épaisse et forte, tire légèrement sur le roux. Les roses de Provins fleurissent sur ses joues un peu hâlées. Il a le ventre déjà proéminent, les bras courts, la main grosse, grasse et rouge. Il a cette démarche des épaules qui donne en province de l'importance à un homme. Il a la parole facile, le verbe haut, le geste libre et même un peu casseur. Quand il cause il met ordinairement la main droite dans la poche de son pantalon, tandis que l'autre joue négligemment avec une superbe chaîne de montre qui ne fait pas moins de trois fois le tour de son corps.
En apercevant Caldas, M. Brugnolles fit un geste de mécontentement.
- Qui vous a mis là? demanda-t-il à Romain.
- Le chef de bureau, répondit celui-ci; je remplace un employé malade.
- C'est moi qui suis malade, dit M. Brugnolles, et je trouve fort singulier qu'on se soit avisé de me remplacer. Je vais éclaircir la chose avec le chef.
M. Brugnolles sortit, sans que Caldas songeât à répondre quoi que ce soit. Il était stupéfié. Jamais il n'avait vu un malade si bien portant.
Quelle maladie pouvait se cacher sous cet aspect si florissant? Romain cherchait encore, lorsque M. Brugnolles rentra.
- Tout est expliqué, dit-il; notre chef sait qu'il m'est impossible de me ménager en face de la besogne. Je me «crèverais» si on me laissait faire. Vous m'aiderez; et, puisque vous devez rester là, j'espère que nous serons bons amis.
- J'en suis sûr, dit Caldas, à qui la physionomie de cet original revenait.
C'était un rude travailleur, en effet, que ce Brugnolles; une avalanche de besogne arriva, il sauta dessus comme un affamé sur un pain de quatre livres.
Romain ne reconnaissait plus le procédé de ses collègues du Sommier, bureaucrates de la vieille roche, qui travaillent lentement pour travailler longtemps, gens prudents qui économisent la besogne afim d'en avoir toujours sur la planche.
Non, Brugnolles travaillait comme un ouvrier à ses pièces, sans repos ni trêve; il ne déjeunait pas, il avalait un petit pain et sifflait, tout en écrivant, une bouteille de vin. Caldas, lorsqu'il arrivait le matin, le
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