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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
Au fond de la galerie, Caldas trouva deux autres personnages, toujours en marron-clair, qui prenaient leur café.
Jugeant l'occurrence favorable pour glisser sa requête, le nouveau tendit à l'un de ces messieurs sa lettre tout ouverte.
Le moka était réussi, le monsieur de bonne humeur; il invita Caldas à s'asseoir sur une banquette, et posant méthodiquement la lettre d'avis sous un presse-papier, continua à vaguer sans façon à ses occupations gastronomiques.
Au bout de trois petits quarts d'heure, comme Romain se demandait s'il ne ferait pas mieux d'aller rendre à Krugenstern les habits qu'il lui avait confiés pour faire fortune, le garçon de bureau qui s'était montré si bienveillant pour lui reprit en hochant la tête:
- Monsieur, le chef du personnel ne reçoit jamais avant deux heures.
- Diable! dit Caldas, il n'est pas encore midi.
- Oh! vous pouvez rester, vous ne nous gênez pas...
On étouffait dans cette galerie, mais il gelait dehors; Caldas resta.
Cette couple d'heures ne fut pas d'ailleurs inutile à son apprentissage administratif. Il avait eu jusqu'alors des idées tout à fait anglaises sur la valeur du temps, l'oisiveté si occupée de ces fonctionnaires marron-clair fut une révélation pour lui; et concluant de leur fainéantise individuelle à la fainéantise universelle de la gent bureaucratique, il caressa le doux espoir de mitiger par le commerce des muses, pendant les heures réglementaires, l'austère labeur de l'employé.
Un coup de sonnette retentit; le garçon de bureau, qui s'était endormi pendant que Caldas rêvait, se dressa comme mû par un ressort.
- Monsieur, le chef du personnel est visible, dit-il.
Et rendant au nouveau sa lettre d'introduction, que celui-ci fourra machinalement dans une de ses poches, il poussa une portière capitonnée en maroquin vert et l'introduisit dans une vaste pièce éclairée par deux fenêtres et coupée vers le milieu par un paravent de couleur claire.
Caldas, qui avait l'instinct de la stratégie, eut l'heureuse inspiration de tourner ce bastion, et derrière un vaste bureau il se trouva face à face avea M. le chef du personnel.
IV
M. Edme Le Campion, chef du personnel au ministère de l'Équilibre, chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, est un homme de taille moyenne, au front chauve, à l'oeil vacillant. Son âge est un mystère que nul n'a pu sonder. Il n'a pas d'âge.
Napoléon Ier connaissait, dit-on, par leurs noms tous les grognards de sa vieille garde; il sait, lui, la biographie de tous les officiers, caporaux et soldats de son corps d'armée administratif. Il n'ignore pas plus la position intéressante de Balançard, le contrôleur de l'Équilibre de Loudéac, chargé de neuf enfants et d'une mère aveugle, que les habitudes vicieuses de Fadart, dit Liche-à-l'oeil, jeune surnuméraire parisien, qui se galvaude dans tous les caboulots latins.
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