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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- Est-ce qu'une femme a le temps de s'ennuyer dans la journée? répliqua M. Sangdemoy; elle trouve trop
d'occupation dans son intérieur, alors même qu'elle n'aurait pas à ses côtés un enfant, ange gardien du

foyer. Une femme ne s'ennuie que le soir, quand son mari déserte la maison. Et d'ailleurs, où sont les

hommes qui appartiennent exclusivement à leurs femmes? Est-ce le médecin, cet homme de dévouement

qui n'est même pas maître de ses nuits? Est-ce l'avocat, le juge, l'artiste? Il faut que l'employé se marie, et

le plus tôt est le mieux. L'employé marié présente plus de surface, plus de garanties; c'est un citoyen,

tandis qu'on devrait refuser ce titre au célibataire inutile. Et les bons partis ne vous manqueront pas: quel

père de famille ne s'estime heureux de donner sa fille à un homme muni d'un emploi sûr? Ne sait-on pas

d'ailleurs que l'administration protège l'employé marié et lui donne de l'avancement en raison du nombre

de ses enfants?

- Comme je veux être directeur, dit Caldas, je me marie, et j'ai beaucoup d'enfants.

- Tant mieux! fit M. Sangdemoy.

- Tant pis! fit M. Bizos.

- Mille remercîments, messieurs! dit Caldas. Si l'on suivait jamais les conseils qu'on demande, je serais
vraiment fort embarrassé.

XXX

Une occasion se présenta pour Romain de changer de bureau: il en profita. Un des employés du Service
Extérieur était malade, il obtint d'être chargé de son travail.

Le chef de ce bureau passe au ministère de l'Équilibre pour un homme sévère: la ponctualité est sa
marotte, et c'est lui qui, en 1846, proposa à Son Excellence d'établir un service de voitures qui, tous les

matins, auraient été chercher les employés à leur domicile.

Ce projet allait être adopté lorsque les marchands de soupe s'emparèrent de l'idée. L'administration des
postes l'utilisa pour ses facteurs, mais celle de l'Équilibre recula devant la crainte du ridicule.

Les employés de cet homme exact sont par lui mal notés s'ils n'ont pas de montre. Il prétend qu'un
homme sans montre est un homme incomplet.

Lui-même est un chronomètre, et les petits boutiquiers de son quartier règlent leurs pendules sur son
passage.

Il est d'ailleurs très-méticuleux, distribue lui-même la besogne à chacun, et corrige le travail de ses
subordonnés avec plus de soin qu'un professeur de quatrième les devoirs de ses élèves.

Ce chef de bureau daigna agréer Caldas.

- Vous allez remplacer momentanément, lui dit-il, un de nos meilleurs employés, un homme exact,
ponctuel, soigneux. C'est un travailleur infatigable, âpre à la besogne, qui en une semaine fait plus que

d'autres en six mois. Je ne le remplacerais pas, si je venais à le perdre. Malheureusement il est d'une

complexion délicate avec des apparences de santé. A travailler sans relâche, il a ruiné son tempérament.

Tâchez de marcher sur ses traces.

Cet employé précieux, qui se nomme Ildefonse Brugnolles, travaille seul dans une petite pièce attenant
au cabinet de son chef. C'est là que l'on installa Caldas à une table dont l'ordre symétrique disait les

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