bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- Soit, continua M. Bizos. Vous gagnez aujourd'hui douze cents francs, dans trois ans vous en gagnerez
quinze cents, dans six ans dix-huit, et ainsi de suite. A quarante ans vous aurez un traitement de quatre

mille francs, c'est-à-dire à peu près de quoi manger quand vous n'aurez plus de dents. Et notez bien que je

vous dore la pilule, je vous suppose de ces gens heureux ou adroits qui retournent le roi cinq fois par

partie. Vous ne serez ni heureux ni adroit: attendez-vous donc à végéter toute votre vie dans un emploi de

mille écus.

- J'admets le calcul de M. Bizos, riposta M. Sangdemoy; seulement il porte à faux. Si tous les appelés ne
sont pas élus, c'est de leur faute. Nous sommes trois mille employés à l'Équilibre: quinze cents resteront

copistes, parce qu'ils sont inintelligents ou paresseux; ce sont les traînards et les éclopés; ils peuvent faire

leur mea culpa. Mille ne dépasseront pas les grades intermédiaires, ce sont les négligents et les

insoucieux, c'est le noyau de notre corps d'armée; mea culpa encore pour ceux-ci. Les cinq cents

autres forment l'état-major: avec des capacités et du tact, du tact surtout, on est toujours de ceux-là,

monsieur Caldas. D'ici trois ans vous devez être commis principal, sous-chef dans cinq ans, chef de

bureau deux ou trois ans plus tard. Vous aurez trente-trois ans et toutes vos dents encore pour manger vos

huit mille francs d'appointements. Arrivé là, l'avenir est à vous. Vous devenez chef de division et enfin

directeur, conseiller d'État, etc. Tous les chefs de bureau deviennent directeurs: c'est écrit là-haut.

- Parbleu, dit M. Bizos, je vous engage à vous citer pour exemple. Vous êtes un excellent employé, et
après dix-huit ans de service vous avez trois mille francs d'appointements.

- Je puis avoir été négligé en apparence, répondit M. Sangdemoy, mais un dédommagement certain
m'attend. Mon avancement, pour avoir été tardif, n'en sera que plus rapide. D'ailleurs vous-même, vous

êtes la preuve de ce que j'avance, vous qui en cinq ans, sans protection et sans intrigue, êtes arrivé au

même point que moi.

- Si je vous entends bien, fit Caldas, les chances sont à peu près égales, comme à la roulette; et puisque je
suis ici, ma foi, j'ai bonne envie d'y rester.

- Ah! tant mieux, s'écria M. Sangdemoy.

- Ah! tant pis, s'écria M. Bizos.

- Élucidons encore la question, reprit Caldas. Considérons la chose au point de vue de la vie privée. Un
employé de l'Équilibre doit-il se marier?

- Toujours! fit M. Sangdemoy.

- Jamais! fit M. Bizos.

- Parlez, dit Romain.

- Le mariage est une chose grave, reprit M. Bizos. On se marie par amour ou pour de l'argent. Mais les
mariages d'amour ne sont permis qu'aux millionnaires, qui sont trop raisonnables pour faire cette folie.

Donc il vous faut une dot, et les dots ne se jettent pas à la tête des jeunes commis à deux mille quatre.

C'est à la fleur du bel âge de cinquante ans que vous pourrez songer à prendre femme. Si vous vous

mariez jeune, ce sera avec une fille pauvre; vous ne mangerez que des pommes de terre dans votre

ménage. Si vous vous mariez vieux, vous serez odieux ou ridicule. Dans tous les cas, époux imberbe ou

barbon, le métier que vous faites est dangereux pour un mari. Absent toute la journée, votre femme

s'ennuie; et quand une femme s'ennuie...

< page précédente | 68 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.