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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

croyant entrevu par ce mystique docteur du moyen âge, qui s'écriait, brûlant de foi: Credo quia
absurdum
.

La foi de l'employé Tant Mieux est inébranlable. Homme d'esprit, il a pu jauger certains de ses chefs sans
que son respect en fût altéré. Un supérieur incapable ne prouve pas plus à ses yeux contre l'excellence du

système administratif, qu'un Alexandre VI sur le trône pontifical n'ébranle les convictions d'un

catholique.

Victime d'injustices, il ne s'est jamais plaint, et, ce qui vaut mieux, ne s'est pas trop attristé. S'il en a
souffert, il ne s'en prend pas à ses Dieux, il s'en prend au hasard, à l'inconnu, et il reste parfaitement

convaincu que la réparation ne peut tarder à venir. Il en est sûr, et il attend.

L'administration sait bien qu'il ne se plaindra pas. C'est l'employé selon son coeur, toujours content,
toujours louangeant. Faut-il une victime, c'est lui qu'elle choisit.

Cette vivante contre-partie de M. Bizos est M. Sangdemoy.

Tels sont les deux oracles qu'alla consulter Romain.

- J'ai vingt-cinq ans, leur dit-il, j'ai fait mon droit, et voilà cinq semaines que je suis entré ici.

- Tant pis, dit M. Bizos.

- Tant mieux, dit M. Sangdemoy.

- Vous avez peut-être raison tous les deux, reprit Caldas, mais enfin puisque j'y suis, que dois-je faire?

- Donner votre démission tout de suite, dit M. Bizos.

- Rester, travailler, et attendre, dit M. Sangdemoy.

- Pourquoi? demanda Caldas.

- Nous y voici, reprit M. Bizos. L'administration est une impasse, il faut en sortir; aujourd'hui vous le
pouvez, demain il sera trop tard. En trois mois la vie de bureau use l'énergie. On s'habitue à tout, même à

recevoir tous les matins une volée de coups de bâton. Vous prendrez l'habitude de vous ennuyer.

Regardez-moi, je vieillis ici d'un an tous les jours, et je n'ai pas le courage de m'en aller. Il faudra un

événement pour me décider à donner ma démission. La porte vous est encore ouverte: sortez par la porte,

et n'attendez pas d'être obligé de sauter par la fenêtre.

- A mon tour, dit Sangdemoy. Il faut rester, parce qu'ailleurs vous seriez sans doute plus mal qu'ici. Il
vaut mieux tenir que courir. Vous gagnez peu, mais c'est sûr. Il faut travailler, parce que le travail est

l'artisan du succès et qu'on ne s'ennuie jamais quand on travaille. Il faut attendre, parce que

l'administration ne peut manquer de vous récompenser et que chaque heure qui s'écoule vous donne un

droit de plus à ses faveurs. L'homme intelligent et actif peut compter sur elle; l'avancement est pour lui

seul en définitive, et si l'on vous dit qu'elle voit du même oeil le fainéant et le travailleur, n'en croyez

rien; c'est un bruit que les paresseux font courir.

- Je goûte fort vos raisonnements, dit Caldas; mais vous êtes resté dans les généralités, et sur ce terrain on
plaide avec un égal avantage le pour et le contre. Passons, s'il vous plaît, à mon cas particulier, et

puisqu'il s'agit de moi, faites de la personnalité.

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