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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

fortune, il se décida à entrer dans l'administration.

Pour lui ce n'était pas le port après le naufrage. Il comptait bien n'y pas rester. Il voulait prendre terre,
attendre les événements, et se remettre en mer à la première brise favorable.

Sans doute l'occasion ne s'est pas encore présentée, puisqu'il est toujours ancré au ministère; son
avancement d'ailleurs a été rapide, et cependant il a perdu toutes ses illusions sur la carrière

bureaucratique.

C'est le type achevé de

L'EMPLOYÉ TANT PIS

Il n'aime pas l'administration; à tout et toujours il trouve à redire. Lui demande-t-on comment il s'y
prendrait pour faire mieux, il répond que quand il sera ministre, il dira son secret.

En attendant, il n'est pas une décision qu'il ne critique. Dans chaque mesure, dans chaque acte émanant
de l'autorité supérieure, il voit autant de fautes, autant de pas de clerc.

L'administration a-t-elle eu raison, ce succès le désole; il hausse les épaules et se remet de plus belle à la
chasse des balourdises et des inadvertances.

Mais si vraiment l'administration s'est trompée, il se frotte les mains, il est radieux.

Il a en médiocre estime le caractère de ses chefs, en plus médiocre estime encore celui de ses égaux et de
ses subordonnés. Il trouve les premiers insolents et vains, les seconds plats et envieux.

Lui-même n'est pas envieux. La réussite d'un collègue ne le chagrine aucunement. Il y a beaucoup de
mépris dans cette indulgence. Il rit des petites ambitions qui s'agitent autour de lui. Son orgueil en fait

comme un géant au milieu des nains.

Il s'est fabriqué une philosophie qui est le contraire de celle de Pangloss: il ne voit les choses que par leur
mauvais côté, et s'attend, pour lui-même comme pour les autres, à toutes les déconvenues imaginables.

Il prétend qu'en entrant au ministère, il a lu au-dessus de la loge du portier les mots que Dante écrit à la
porte de l'enfer: «Laissez ici toute espérance.»

Il faut l'entendre argumenter à perte de vue sur ce sujet, avec son collègue et son voisin.

L'EMPLOYÉ TANT MIEUX.

Celui-ci fait profession de respect et d'amour; son dévouement est à toute épreuve, et son admiration ne
connaît pas de bornes.

Depuis qu'il est au ministère, on a déjà cinq ou six fois changé de systèmes, il les a tour à tour défendus
avec chaleur, et, qui plus est, avec conviction. Il parle bien, et dans une autre enceinte ferait peut-être un

orateur, mais à coup sûr ce serait un orateur du gouvernement.

Peut-être pense-t-il, comme M. G. de Cassagnac, qu'il faut toujours défendre l'autorité.

Il croit au dogme de l'infaillibilité ministérielle.

Et ce n'est pas un jeu joué, un parti pris, il obéit à la tournure de son esprit. Il réalise le type du parfait

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