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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
Le rêve de tous ces danseurs diplomates serait d'être invités aux bals officiels, aux bals surtout que donne le ministre de l'Équilibre. Mais les invitations passent bien au-dessus de leur tête.
On en cite un cependant, simple commis, qui s'avisa l'an passé d'un stratagème qui lui ouvrit l'Eldorado de ses rêves. Cet homme intrépide avait d'avance revêtu son costume de bal; il réussit, à la sortie des bureaux, à se glisser dans le corps de logis occupé par le ministre.
Là il s'enferma dans un de ces réduits où d'ordinaire on reste le moins longtemps possible. Il y resta, lui, de quatre heures à dix heures du soir.
A ce moment les salons étaient pleins, et il aurait passé inaperçu sans les émanations subtiles et exotiques qu'il traînait après lui.
Chacun se demandait d'où venait cet homme, plus parfumé qu'un couplet de M. Clairville.
Un employé supérieur, présent à la fête, éventa ce mystère.
On sut par où avait passé l'intrus pour pénétrer dans les salons.
Depuis, par ordre supérieur, on n'oublie plus de l'inviter à tous les bals.
XXIX
Déterminé à rester à l'Équilibre, Caldas en arriva vite à se poser ce problème:
«A quoi mène l'administration?»
Parmi les amis qu'il s'était faits au ministère, il avait distingué deux fortes têtes, deux commis principaux à peu près du même âge, appartenant au même bureau, et travaillant dans la même pièce.
L'un s'appelle Bizos, et l'autre Sangdemoy.
M. Bizos est un homme de trente-quatre ans, maigre et de haute taille, à l'air à la fois intelligent et distingué. Il est commis principal depuis trois ans et n'a en tout que cinq ans de service.
Bizos est un déclassé.
Son adolescence a été orageuse, et de toutes les entreprises qu'il a tentées avant d'entrer dans l'administration, aucune ne lui a réussi.
A dix-sept ans, à la suite de fredaines de jeune homme, il s'est engagé dans un régiment de cuirassiers. Après deux ans de service, son père était obligé de le faire remplacer, pour lui épargner les désagréments de passer devant un conseil de discipline.
Depuis, successivement, il a été associé d'une fonderie de fer, sous-directeur d'une ferme modèle, commissionnaire en marchandises, et juge suppléant au tribunal d'Oloron, dans le Béarn; car il a trouvé le moyen de se faire recevoir docteur en droit, tout en courant ces aventures.
En dernier lieu, il avait entrepris l'exploitation d'un brevet pour le dévidage des cocons du ver à soie de l'aliante; un incendie, une inondation et l'avant-dernière crise sur les soies le frappèrent coup sur coup et firent avorter toutes ses combinaisons.
C'est après ce dernier désastre, et lorsqu'il allait avoir vingt-neuf ans, que, désespéré, sans positions, sans
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