bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

outrage. Ses dents surtout sont un chef-d'oeuvre, et s'il se renferme toujours dans son bureau, c'est qu'il a
l'habitude, dit-on, de les ôter pour travailler. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y rend la liberté à son ventre,

emprisonné, hors du bureau, dans un corset énergiquement sanglé.

Cet homme «bien conservé» a eu jadis des succès auprès des femmes; il en a encore moyennant une
douzaine de mille francs par an. Il roucoulait la romance dans les salons sous la Restauration; d'aucunes

assurent qu'on peut encore le faire chanter aujourd'hui.

Il affectionne les étoffes de couleurs tendres, porte l'habit bleu barbeau à boutons d'or, et l'été se montre
avec des pantalons de nankin.

A côté de ces représentants de la fashion se place naturellement

L'EMPLOYÉ QUI VA DANS LE MONDE

Celui-ci fait de son bureau un petit pied-à-terre dans Paris où son budget restreint ne lui permet pas
d'habiter; c'est dans les environs de Montrouge ou de Charonne qu'il a son domicile effectif.

Sa tenue de danseur est soigneusement pliée dans une petite armoire fermant à clef. Il y enferme
également des chemises que la blanchisseuse vient prendre tous les huit jours.

Lorsqu'il est invité à une soirée ou à un bal, il va dîner sans se presser, passe ensuite une ou deux heures
au café, et sur les huit heures du soir regagne son bureau, où le portier, à qui il a donné le mot et peut-être

la pièce, le laisse pénétrer sans difficultés.

Là il se rase, se peigne, se lave, s'habille et se pomponne.

Les maisons où les fêtes se prolongent jusqu'au jour sont celles qu'il préfère; il reste jusqu'au dernier
cotillon, et alors regagne encore son bureau.

Il se déshabille, revêt sa défroque de travail, allume un grand feu et s'endort. L'arrivée de ses collègues ne
le réveille pas; il les a dressés à respecter son somme.

L'employé qui va dans le monde y va rarement pour son plaisir. C'est une besogne, une tâche qu'il
s'impose.

Toujours un motif secret le guide.

Il chasse à l'héritière.

Il cherche des relations et recrute des protecteurs.

Il y en a qui ne vont au bal que pour être invités ensuite à dîner.

Dans tous les cas, l'employé qui va dans le monde est cher à la maîtresse de maison: c'est le danseur dont
les jambes sont infatigables; une fois monté, il va toujours, pourvu qu'entre chaque danse il ait le temps

d'avaler un rafraîchissement. C'est l'homme précieux et dévoué; il fait valser des dames qui pèsent deux

cents, et polke avec les jeunes demoiselles de six ans.

Il est le cavalier servant des dames en turban qui font tapisserie, et on lui donne, lorsqu'il entre, la liste
des quadrilles qu'il devra faire danser.

< page précédente | 64 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.