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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
Quelques-uns ont essayé de les prévenir. Pour cela, une fois emboîtés dans leur chaise, ils lâchent leurs bretelles et retroussent leurs pantalons jusqu'à mi-jambe. Vains efforts! la genouillère paraît toujours; seulement, au lieu d'être à sa place ordinaire, elle est vers le milieu des tibias, ce qui leur donne l'air d'avoir des exostoses.
Cette nécessité d'une mise convenable est une des sept plaies de l'employé de l'Equilibre. Il doit être habillé comme un monsieur, lui qui ne gagne pas tant que l'ouvrier.
Et l'ouvrier imbécile qu envie le sort de ce bourgeois en redingote!
Obligé ainsi de sacrifier au paraître, tous, au ministère, depuis le chef de bureau jusqu'au surnuméraire, ont une double garde-robe.
La grande tenue, celle du dehors; la petite tenue, celle du dedans.
Que cette dernière est horrible, grand Dieu!
C'est avec des pincettes, lecteur, que je voudrais te présenter les vieux habits noirs, les redingotes ou les paletots que j'ai vus sur le dos de plus d'un collègue de Caldas.
On ne les brosse jamais, ces fidèles serviteurs.
La poussière, l'encre, les taches s'y entassent d'une année à l'autre, si bien qu'un géologue en friperie pourrait, à ces couches successives, assigner, avec précision l'âge de chacune de ces loques.
Car elles ne s'usent jamais; les vêtements neufs passent, les guenilles restent.
La plupart des gens de bureau se bornent à déposer chaque matin dans l'armoire aux habits dont est pourvue chaque pièce, leur redingote, leur pardessus, et le haillon qu'ils endossent à la place forme un singulier contraste avec leurs pantalons et leurs gilets quelquefois élégants.
On dirait un alliage de Brummel et de Chodruc-Duclos.
Cependant il est un genre d'employé qui sait éviter ce contraste; c'est
L'EMPLOYÉ COQUET.
Celui-là met sur son dos tout ce qu'il gagne, comme dit le peuple; il a l'air d'un gandin, et dîne à vingt-deux sous; il porte la raie au milieu du front; sa barbe est soigneusement ratissée; il fait canne, gants et lorgnon.
L'employé coquet transforme son bureau en cabinet de toilette. Son premier soin, en arrivant, est de changer de tout, - de tout ce dont il peut changer. Il quitte ses bottines vernies pour chausser des savates, et par-dessus sa chemise de batiste il glisse une blouse de flanelle.
Plus heureux est le sous-chef du bureau n° 10, le d'Orsay de l'Équilibre, qui arrive en toute saison avec une fleur à la boutonnière, rose en été, camélia en hiver. Il occupe une pièce à lui seul, et il peut à son aise, en poussant les verroux, - faire peau sale de la tête aux pieds. Il arrive pimpant, s'enferme cinq minutes dans son cabinet; lorsqu'il en sort, on lui donnerait un sou.
Le chef du bureau n° 4 est bien heureux aussi d'avoir une pièce pour son usage particulier. C'est le ci-devant beau. Il se teint les cheveux, se peint les veines, et réussit presque à réparer des ans l'irréparable
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