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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

l'inviter à dîner. Ayant su qu'il était avec une actrice, il avait pris ses maigres jambes à son cou pour ne
pas manquer cette bonne fortune de dîner avec une femme de théâtre.

- Je vous emmène, dit-il à Caldas.

- Je ne puis, répondit celui-ci; je suis avec madame et ces messieurs, M. Greluchet, un de nos critiques
éminents, et monsieur....

- Mais j'espère, interrompit Sansonnet, que madame et ces messieurs me feront l'honneur d'accepter mon
invitation.

Tout le monde accepta, et Sansonnet, ravi de dîner avec tant de gens de lettres, prit le bras du tailleur
pour se rendre au restaurant.

XXVIII

On ne se résigne pas volontiers à perdre quatre-vingt-dix francs, et un honnête homme n'a qu'une parole,
même avec son tailleur.

Voilà pourquoi le lendemain retrouva Caldas à son bureau. Mais comme il n'avait pas encore digéré
l'affront de la veille, il s'était procuré les tables de mortalité de Déparcieux afin d'étudier la question

économique des caisses de retraite.

Ce précieux ouvrage lui apprit que la vie probable d'un homme parvenu à l'âge de vingt-cinq ans (et
Caldas les aurait à la Saint-Jean d'été) est de quatorze ans et huit mois.

- Ah! dit-il, je vois bien que l'on trompe ici! Mais consultons quelque autre statisticien.

Ricardo, Adam Smith et M. Schnitzler, dont il invoqua tour à tour l'autorité, ne s'éloignent guère que de
quelques mois du chiffre de Déparcieux.

- Allons, pensa Caldas, mes quatre-vingt-dix francs courent grand risque d'être flambés! Mais non, j'en
aurai le coeur net, je veux rattraper mon argent, je resterai ici, je ferai mes trente-six ans, et quand j'aurai

ma retraite (je suis décidé à vivre très-longtemps) pour vexer l'administration et lui faire du tort, je vivrai

plus vieux que le centenaire du Constitutionnel, et l'on mettra ma longévité dans les faits-divers!

Cette résolution prise, il concentra toute son intelligence à se donner l'air et l'esprit bureaucratiques.

Pour commencer, il apporta un vieux paletot, déférant enfin aux observations de M. Rafflard, qui, à
plusieurs reprises, avait paru choqué de lui voir conserver pour travailler au bureau ses habits neufs.

Le vêtement de travail, en effet, est aussi nécessaire à l'employé qu'au canotier la vareuse.

Il n'est pas riche, l'employé, en général, et il lui faut faire des miracles d'industrie pour n'avoir pas des
chapeaux trop gras avec des appointements si maigres.

Il est presque toujours très-propre. A le voir dans la rue on ne devine pas sa gêne périodique. Il a chaîne
d'or vrai ou faux au gilet, sa chaussure est soigneusement cirée, et si son couvre-chef laisse à désirer, c'est

que les chapeliers n'ont pas imaginé encore de vendre les chapeaux soixante francs, payables à raison de

deux francs par mois.

Le pantalon seul trahit l'employé; ces plis affreux qui se font aux genoux sont sa désolation.

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