bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Il était joliment en colère, le père Krugenstern, ce matin-là. Il voulait de l'argent, il attendait son argent
depuis dix-neuf mois.

- Et voilà dix-neuf mois aussi que j'attends ma nomination, s'écria Caldas, et je viens seulement de la
recevoir; tenez, la voici. Mais elle arrive trop tard... quand je n'ai plus d'habits... je vais allumer ma pipe

avec ce chiffon.

Krugenstern retint la main de l'insensé. A ce mot de nomination, son coeur de tailleur avait battu plus
fort. Il avait compris que de ce jour Caldas devenait un débiteur sérieux; sa créance allait avoir une base;

l'employé présente une surface, et l'on peut mettre opposition à ses appointements.

Sans mot dire, grave, contenu, M. Krugenstern tira de sa poche son mètre et son morceau de craie, et prit
mesure à Caldas, qu'il trouva sensiblement maigri.

- Mais...que faites-vous, mon cher ami? dit Caldas inquiet.

- Che fous vais ein bartessus, ein baldot, ein bandalon et ein chilet; fus aurez tut cela temain, temain
madin, te ponne heure.

Et il sortit.

Caldas, qui avait des sentiments délicats, comprit qu'il était engagé d'honneur à prendre le grattoir dans la
grande armée de la paperasse.

C'est ainsi qu'un tailleur allemand détermina la vocation d'un administrateur français.

III

Il était beau, il était frais, il était distingué.

Ah! M. Krugenstern avait bien fait les choses, mais Caldas l'avait bien secondé.

Il avait des bottines vernies avancées sur son compte de rédaction par le rédacteur en chef du
Bilboquet
; il avait un chapeau de soie presque tout neuf, résultat intelligent du libre-échange: toute sa
vieille défroque y avait passé.

Même il avait des gants violet-tendre; mais ces gants lui coûtaient cher. Pour eux il avait vendu à un
Porcher du Gros-Caillou ses droits d'auteur sur son quart de vaudeville.

O France! reine du monde civilisé! salue à son aurore un de tes maîtres futurs!

- Monsieur, dit-il en s'inclinant devant un homme en livrée marron-clair, j'ai reçu la lettre que voici...

L'homme en livrée lisait au coin du poêle un article de M. Dréolle.

A cette voix qui troublait ses délassements intellectuels, il releva la tête; son regard, sous ses lunettes,
remonta rapidement jusqu'à la boutonnière supérieure du beau pardessus de M. Krugenstern, et comme il

n'y vit pas le plus petit bout de ruban, sans se donner la peine de dévisager son interlocuteur, il se

replongea dans sa lecture avec un flegme imperturbable.

- Monsieur, recommença Caldas...

- Là-bas, au fond de la galerie, dit l'homme avec insouciance.

< page précédente | 6 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.