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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
Tous ne viennent pas à la caisse, pourtant. Chaque bureau délègue un homme de confiance, d'une probité reconnue, qui, lorsqu'il y va, muni du reçu de tous es camarades, ne manque jamais cette plaisanterie:
- Adieu, Messieurs, je pars pour la Belgique.
Il ne va jamais jusqu'en Belgique, mais il va toujours au Café de l'Équilibre et s'y livre à d'interminables parties de billard.
Comme on s'impatiente en son absence! comme on le maudit! S'il revenait, on pourrait s'en aller. Mais non, le misérable ne reparaît qu'au moment où quatre heures vont sonner.
Un hurrah salue son entrée. On oublie ses torts en entendant le bruit pesant du sac qu'il jette sur la table. Un religieux silence se fait, tandis qu'il établit le compte de chacun. Puis il paye ses amis en or, les indifférents en argent, et ses victimes moitié menue monnaie et moitié billon.
Lorsque chacun a reçu ses appointements, l'homme de confiance ne manque jamais de s'apercevoir qu'il s'est trompé de cent sous à son désavantage. D'un ton de mauvaise humeur, il proteste qu'il ne se chargera plus d'une mission qui ne lui rapporte que des désagréments et des pertes, et il insiste pour que chacun recompte son argent.
La pièce de cent sous ne se retrouve pas.
Alors, d'un ton furieux et toisant toute la compagnie:
- Je ne soupçonne certes, dit-il, la délicatesse de personne, mais à coup sûr il y a un voleur ici.
XXVII
Au bureau du Sommier, c'est ordinairement le jeune Basquin qui se charge d'aller toucher les émoluments de ses confrères. Comme les autres, Caldas s'approcha pour mettre sa signature sur la feuille d'émargement. Basquin l'arrêta.
- Vil surnuméraire, lui dit-il, apprenez que vos pareils ne signent pas à côté de nous sur cet état. Ils vont toucher eux-mêmes à la caisse.
- Pourquoi cette humiliation? demanda Romain.
- Parce qu'ici, répondit M. Rafflard, les surnuméraires ne comptent pas. Les cent francs qu'on vous alloue par mois ne sont pas des appointements, vous les recevrez à titre gracieux de l'administration, qui ne vous doit rien.
- Ah! c'est un peu fort, dit Caldas; est-ce que je ne travaille pas comme les autres?
- Il est vrai, dit Gérondeau, que vous n'en faites pas plus que nous.
- Enfin, vous auriez tort de vous plaindre, ajouta Basquin; le ministère de l'Équilibre est le seul qui paye les surnuméraires. Allez donc voir à la Guerre et aux Finances. Ainsi, croyez-moi, passez à la caisse, et estimez-vous encore trop heureux.
Caldas se levait pour suivre ce conseil, tout en se disant qu'il allait goûter du budget pour la première et dernière fois, lorsque la porte s'entre-bâilla et une voix flûtée demanda:
- Pardon, Messieurs, est-ce ici le bureau de M. Caldas?
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