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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
Dès hier les employés étaient plus frais, plus gais, plus dispos; beaucoup ont parlé de travailler, quelques-uns même ont essayé de se mettre à la besogne.
Tous bâtissaient leurs châteaux en Espagne; ils dépensaient l'argent de leur mois. Les hommes d'ordre, avec un crayon, faisaient leurs petits calculs sur un coin de leur sous-main,
Ceux qui ont des dettes s'ingéniaient à trouver un moyen pour ne pas les payer. C'est à quoi on songe toujours quand on vient de recevoir de l'argent.
Les gens de plaisir complotaient dans un coin quelque aimable folie.
Ce matin ils sont tous arrivés à l'heure; il n'y avait pas de retardataires; il n'y avait pas de malades.
Braves employés! ils n'ont pas de bouquets à leur boutonnière, comme les noceux de campagne, mais leur figure est endimanchée.
La bienveillance est à l'ordre du jour; l'employé lymphatique et l'employé sanguin ne se prennent plus aux cheveux; M. Rafflard est presque aimable, et Lorgelin oublie un peu ses griefs contre l'administration.
L'hôtel du ministère même semble avoir changé d'aspect; la figure du portier est moins rébarbative; les corridors sont moins sombres, les cours moins humides, les vitres moins poussiéreuses.
Comme on voit bien qu'on va livrer à tous ces rongeurs une tranche du budget! Un nuage d'or a crevé au-dessus de la maison.
Tombe, tombe, manne bénie que produit le contribuable!...
Il rit, il chante, il est en fête l'hôtel de l'Équilibre; il est en branle comme un campanile italien pour la sainte Madone; à tous les étages le carillon de l'or dit sa chanson.
Cependant tout le personnel est sens dessus-dessous; les bureaux sont désertés; on court, on se heurte dans les corridors, on monte, on descend, on s'appelle, on crie; à la porte aboie la meute des créanciers qui flaire la curée.
Hallali! hallali!!!
Seul peut-être au milieu de toutes ces joies, le caissier est triste.
C'est son mauvais jour.
Le voyez-vous derrière sa grille, maigre, blême; son oeil a des paillettes jaunes, reflet de l'or qu'il manie à la journée.
II grogne comme le dogue à qui l'on arrache un os. C'est qu'on lui arrache son or, à lui; c'est qu'il ne serait pas caissier, s'il n'éprouvait pas une douleur à l'âme de voir s'enfuir tant d'argent. Il est plus pâle ce jour-là que l'homme dont on a coupé les veines et qui voit se tarir sa vie avec son sang.
Il grogne, le caissier; il est d'une humeur massacrante; il a des paroles bourrues, des regards haineux. Et pourtant, comme ils le sament, les employés! comme ils sont obséquieux! comme ils se font doux et petits garçons en allongeant la main sous le guichet étroit.
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