bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

considéré en raison directe de ce que l'on doit.

«Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais pour cette chaîne d'or qui fait si
bien au gilet.

«Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail. On a toujours de l'économie à
acheter en gros.

«Prenez ces livres à prime; rien que la prime en représente la valeur, et la prime ne vaut rien. Demandez,
achetez, prenez!»

Et l'employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu'il payera à la longue, sans s'en apercevoir. C'est
plus cher, mais c'est plus mauvais.

On en a vu, hélas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les opérations irrégulières qui
conduisent au déficit chronique et à l'abîme.

Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de désordre en partie double.

Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il était sans argent, le démon lui apparut sous les
traits du courtier en horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de billets,

payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire d'une superbe montre, dont le soir même

l'administration du Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or.

Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ravi d'avoir découvert ce moyen de battre monnaie, Chabannette
eut très-souvent envie de faire des parties fines.

Il acheta, acheta, acheta: aujourd'hui du vin, demain des instruments d'optique, et des livres, et des
pendules, et des dentelles, et tout ce qu'on lui proposa.

Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix francs, l'un dans l'autre.

A la dixième partie fine, Chabannette s'aperçut que son revenu était diminué des deux tiers. Il lui restait
juste cinquante francs pour la pâtée et la niche. Il est vrai que ses appointements n'étaient hypothéqués

que pour trois ans.

Vivre trois ans avec six cents livres par an, était-ce possible? A partir de ce moment, Chabannette
renonça aux parties fines, mais il fut réduit à continuer d'acheter pour vivre.

Aujourd'hui, sa dette flottante absorbe la totalité de ses revenus et au delà. Il achète avec désespoir, il ne
peut plus s'arrêter sur cette pente fatale; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de la

nécessité, lui crie: Achète... et il n'a pas cinq sous dans sa poche.

Si la dette est le signe manifeste de la prospérité d'un homme, on peut dire que Chabannette a un bel
avenir.

* * * * *

XXVI

Caldas ayant ouvert un livre de statistique, ses yeux s'arrêtèrent précisément sur cette phrase à l'article
Prisons
:

< page précédente | 54 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.