bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Seul, M. Rafflard n'acheta rien, et lorsque l'israélite fut sortie, il ne craignit point de dire vertement son
opinion sur cette espèce de négociantes auxquelles l'administration devrait bien fermer la porte.

- Car il me paraît évident, continua-t-il, que le commerce n'est pour elles qu'un prétexte, et que ce n'est
point seulement pour leurs crayons qu'elles cherchent un acheteur.

- Il faut faire aller le commerce, dit Gérondeau.

- Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal; mais dans les bureaux je dis, moi, qu'elles
détournent les employés de leur travail, quand elles ne les débauchent pas. Et enfin, qui vous dit qu'elles

ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre administration?

- Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payées par les journaux belges?

M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua à Romain que les dispositions peu
favorables du commis principal à l'égard de la postérité féminine d'Abraham date de certain jour où il

acheta de l'une d'elles une douzaine de mouchoirs de fil qui étaient en coton.

Mais il y a des marchands plus sérieux et bien autrement dangereux pour les employés; ce sont les
marchands à tempérament.

Pour le créancier, l'employé fut toujours le client de prédilection; avec lui les chances de pertes sont
presque nulles.

Apporte-t-il quelque mauvaise volonté ou quelque négligence à acquitter ses dettes, l'opposition aux
appointements est là qui le remet vite dans le droit chemin.

Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils réciter leurs boniments dans les bureaux
de l'Équilibre.

C'est d'abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un cahier de modèles pour ceux qui désirent
des pendules. Il vend à raison de cent sous par mois, au prix de cent écus, de belles et bonnes montres en

or de soixante francs.

Il y a le courtier en librairie, le plus mal vêtu de tous, qui place les ouvrages en souscription; il vend les
livres qui ne se vendent plus, la collection de l'Observateur religieux, les cent vingt volumes de

l'Encyclopédie des cuisiniers, et fait les abonnements au Moniteur des sages-femmes. Il

propose encore les ouvrages à prime, productions remarquables qui donnent droit à un dîner à deux

francs au Palais-Royal, à un gilet de flanelle, et à une entrée à la salle Valentino.

Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous livrer, au prix que vous coûterait un grand
crû de Bourgogne, d'excellent petit mâcon récolté à Argenteuil.

Ces enjôleurs soufflent à l'oreille des employés besogneux la tentation du crédit. S'il est timide, ils le
rassurent par la longueur des échéances.

Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus entraînantes, le pauvre garçon pèse et
soupèse son budget, ils l'étourdissent sur l'avenir, ils font luire à ses yeux des ressources inattendues, des

augmentations qui n'arriveront jamais, des gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas! guère compter.

Ces audacieux l'endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que le crédit pose un homme, et qu'on est

< page précédente | 53 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.