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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
enfin et surtout, il espérait parvenir jusqu'au Bilboquet et orner de sa prose les colonnes de ce journal où il s'était juré d'écrire, ou de mourir.
Non moins intéressée et toujours pour le même motif était l'amitié de Jouvard.
Ce poëte, qui ne manque pas d'esprit, a eu le tort de chercher autour de lui les sujets de ses couplets ou de ses satires. Si encore il s'était souvenu de ce mot profond d'un chef de l'Équilibre:
- «Écrasons les faibles!»
Mais non, ce nigaud s'est attaqué à plus fort que lui; il a chansonné son sous-chef, fait un quatrain, ô imprudence! sur son chef de division, et enfin ridiculisé trois ou quatre gros bonnets par des coq-à-l'âne en vers libres.
Si bien qu'il peut vivre cent ans, il sera cent ans expéditionnaire.
Sa réputation est faite. Se dit-il un mot méchant, se fait-il un mauvais calembour, tout de suite on l'en accuse. Qu'un sot sur le mur blanc d'un corridor écrive quelques injures, immédiatement on dit:
- C'est Jouvard.
Lui n'en est pas moins gai. Il rime toujours.
Caldas avait eu l'imprudente faiblesse de rire à une des chansons de ce Juvénal bureaucratique.
Ah! comme il en fut puni!
Un beau matin, Jouvard, qui guettait l'occasion, pénétra dans le bureau du Sommier à un moment où Caldas s'y trouvait seul.
- Je me fie à votre discrétion, lui dit-il, et je viens vous lire une poésie en canif.
- Qu'est-ce que la poésie en canif? demanda Romain vaguement inquiet.
- Tout simplement des vers monorimes en if. C'est une réminiscence d'un genre qu'on cultivait sous la Restauration. M. Thiers, dit-on, est l'inventeur de la poésie en canif.
- Bah! dit Caldas.
- Écoutez, mon cher.
Et, avec une volubilité dont une crecelle donnerait une imparfaite idée, Jouvard récita ces vers:
POÉSIE EN CANIF.
Le voyez-vous, ce plumitif, Qui s'avance d'un pas massif? Voyez son oeil louche et furtif, Et son doux air de lénitif.
Plus pâle il est qu'un vomitif Et plus froid qu'un récitatif. Son aspect réfrigératif
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