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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

fait ce métier quinze ans lorsqu'il était commis, que peut-il dire maintenant?

- Je comprends, fit Romain; de là vient ce que vous appelez la complaisance supérieure.

- Pas le moins du monde, reprit M. Rafflard; mais il y a des chefs qui ne craignent pas de pousser la
longanimité jusqu'à déclarer l'absent autorisé ou malade. C'est d'un bien mauvais exemple, car enfin...

- As-tu fini? s'écria Basquin, on voit bien que ta gastrite t'empêche de dormir et que tu arrives toujours à
l'heure.

- M. Ganivet, dit Nourrisson, met toujours une excuse.

- Moi, dit Basquin, je ne m'y fie pas, et quand j'arrive en retard, je vais droit au café; là j'écris que je suis
malade. Caldas en aurait dû faire autant.

- Pourquoi cela? demanda Romain.

- Parce que de deux choses l'une: ou vous êtes excusé, ou vous ne l'êtes pas. Si oui, que faites-vous ici?
Si non, qu'y faites-vous encore? prenez-en pour votre argent. La maladie a réponse à tout. Le

commissionnaire coûte 50 centimes, bénéfice net: 9 francs 50 centimes.

- Allons, dit Caldas, votre feuille, c'est encore la précaution inutile, et l'administration joue toujours le
rôle de Bartholo.

XXIII

Le bruit s'était bien vite répandu dans le ministère qu'un rédacteur du Bilboquet s'était faufilé au
bureau du Sommier.

Ce bureau, où l'amabilité de M. Rafflard attirait peu de monde, fut dès lors assiégé. On y vit accourir tout
ce que l'Équilibre compte d'embryons dramatiques et de chrysalides de journalistes.

Caldas dut renoncer à sa besogne pour donner des audiences. On lui lut des vaudevilles, on lui lut des
romans, on lui lut des poëmes.

Tous ces affamés de publicité lui auraient formé, s'il l'avait voulu, comme une petite cour. Il faisait un
geste, on admirait; il ouvrait la bouche, on riait d'avance; il ne s'était jamais cru si drôle.

On recherchait avec empressement les bonnes grâces de cet homme heureux qui avait un journal où dire
du mal de ses camarades.

Caldas, qui était modeste et qui n'avait aucune vocation pour l'état de confident littéraire, fut bien vite
assommé des élucubrations de ces messieurs. Son air froid en rebuta quelques-uns; il renvoya les autres,

grâce à quelques mots méchants; mais il en est deux dont il lui fut impossible de se débarrasser.

Ces deux obstinés étaient le poëte Jouvard et l'aimable Sansonnet, nouvelliste à la main par vocation.

Quoi que pût faire Romain, Sansonnet ne le lâchait pas plus que son ombre. Deux fois par jour
régulièrement il venait le voir à son bureau, et l'obsédait en lui offrant sans cesse des chopes, des

absinthes, des demi-tasses toujours refusées.

Outre que l'insidieux Sansonnet désirait pouvoir faire parade de l'amitié d'un gendelettre, il
nourrissait le projet d'arriver par Romain à connaître quelques célébrités, acteurs, actrices, vaudevillistes;

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