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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
employés étaient inexacts; ils sortaient bien le soir à quatre heures précises ou même avant; mais le matin on ne les voyait jamais venir. Ils arrivaient, qui à dix heures et demie, qui à onze heures, qui à midi.
Quelques-uns n'arrivaient pas du tout.
En présence d'un tel abus, l'administration prit une mesure radicale. Elle inventa la
FEUILLE DE PRÉSENCE.
Cette feuille, qui a fait le désespoir de Caldas et de beaucoup d'autres, sert à constater l'arrivée des employés. C'est une simple feuille volante, enregistrée et timbrée au secrétariat, sur laquelle un chacun, depuis le sous-chef jusqu'au dernier surnuméraire, doit apposer sa signature. On l'apporte à dix heures moins le quart dans les bureaux; à dix heures sonnant elle est enlevée.
Sont présumés manquants, et manquants par leur faute, ceux qui n'ont pas signé. On relève soigneusement leurs noms sur un état spécial qu'on transmet à la fin du mois à la caisse du service intérieur.
Chaque absence emporte une amende de dix francs pour la première fois, de quinze francs pour la récidive, et de vingt francs pour toutes les autres.
Cette mesure prise, l'administration dormit tranquille.
Mais, hélas! il en est des abus comme de la mauvaise herbe, qu'on coupe et qui repousse plus vite.
Qu'advint-il? Les employés de l'Équilibre arrivaient avec une exactitude exemplaire; ils signaient la feuille de présence... et ils allaient se promener le reste de la journée.
C'est alors qu'un secrétaire général ingénieux imagina la
FEUILLE DE SURPRISE.
Celle-ci vient à l'improviste, à toute heure du jour, mais surtout quand il fait beau ou qu'il y a une revue au Champ-de-Mars. C'est l'épée de Damoclès suspendue sur la tête de tout employé qui file. Le tour du chapeau n'y peut rien.
Il est vrai que le coeur maternel de l'administration semble répugner à ce guet-apens. On cite les années où l'on a fait circuler une feuille de surprise, et encore fut-ce sur la demande de chefs sournois et pusillanimes qui ne pouvaient contenir par eux-mêmes leurs subordonnés.
L'homme éminent qui occupe aujourd'hui les fonctions de secrétaire général de l'Équilibre, lorsqu'il a l'intention de faire passer une feuille de surprise, a toujours soin de l'annoncer la veille.
Aussi se plaint-on fort de sa sévérité.
Mais qui dira les émotions que donne aux employés la feuille du matin?
On peut s'en faire une idée en assistant à l'arrivée du personnel.
Il faut aller s'installer un matin sous le péristyle du ministère de l'Équilibre, situé, comme chacun sait, dans le haut de la Chaussée-d'Antin. Il faut choisir au mois de janvier quelque jour de dégel, lorsqu'il pleut à torrents et qu'on enfonce jusqu'aux genoux dans le macadam.
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