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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

jaunes, passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes entre-croisées; l'épée d'acier et le
claque à plumes blanches: qu'en dites-vous?

- Je dis que ce serait fort pittoresque.

- Vous avez trouvé le mot, dit l'innovateur enchanté; mais ce n'est pas tout. J'ai là le plan d'un projet
grandiose qui assimile chaque ministère à un corps d'armée. Qu'est-ce que le ministre? un maréchal de

France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre alors. Partant de ce principe,

l'expéditionnaire est un simple soldat, soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un

sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux mots veulent dire la même chose); un

chef de bureau est un capitaine, toujours administratif (capitaine, chef, même étymologie, caput,

tête).

- Vous m'intéressez prodigieusement, dit Caldas.

- Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai
là de quoi enchaîner à tout jamais l'hydre des révolutions. J'ai résolu d'un seul coup le problème

jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme l'oeuf cassé de Colomb. Faites

porter à chaque Français l'uniforme de sa profession, enrôlez les citoyens, donnez une bannière à chaque

corps d'état; vous aurez ainsi le régiment des Boulangers et celui des Couvreurs, le régiment des

Cordonniers, des Médecins, des Marchands de nouveautés, des Apothicaires et des Journalistes.

- Oh! oh! fit Romain.

- J'ai rêvé plus encore. A chaque Français je donne un numéro matricule qui devient son nom de famille
et simplifie la tenue des registres de l'état civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain; appellations

qui, soit dit en passant, n'éveillent que des idées triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante,

ou monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est là, Monsieur, une des inévitables conséquences de

notre immortelle révolution de 89; c'est l'égalité devant le chiffre.

- Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais l'égal de celui qui a cinq francs.

- J'ai prévu l'objection, car je mets à la tête de cette France nouvelle une administration universelle qui
perçoit les revenus de la terre, de l'industrie et du travail, et qui donne à chacun tant par mois.

- Décidément, pensa Caldas, il n'a pas lu M. de Cormenin.

Et, sous un prétexte quelconque, il s'enfuit au plus vite en murmurant:

- Est-ce que je ne suis pas dans une maison de fous?

* * * * *

XXII

On demandait un jour au duc d'Otrante:

- Que faut-il, Monseigneur, pour faire de la bonne administration.

- De l'exactitude, répondit le ministre de la police, encore de l'exactitude, toujours de l'exactitude!

L'exactitude, voilà ce que demandait aussi le ministère de l'Équilibre. Malheureusement tous les

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