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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

cependant y tiennent à l'aise en se serrant.

Le collègue de M. Coquillet est un vieux commis d'ordre, fort connu à l'Équilibre, le bonhomme
Cassegrain. Débris d'un autre âge, c'est lui qui usera au ministère la dernière manche de lustrine.

Ce vieillard croit avoir des idées; il passe une partie de ses nuits à les rédiger sous la forme de projets
dont il accable Son Excellence M. le Ministre.

La pièce où travaillent les deux vieux employés est la plus sombre du bâtiment; aussi y a-t-on installé le
prince des calligraphes.

Le prince des calligraphes, M. Coquillet, est un vieillard complètement idiot. Hors une belle écriture, il
ne voit pas de quoi peut se vanter un homme. S'il est surpris d'une chose, c'est de ne pas être ministre, lui

qui à main levée dessine autour de lettres d'une admirable rectitude les plus merveilleuses arabesques. Il

s'en console cependant, et il est heureux, lorsque, dans ses six heures réglementaires, il a couvert une

page de parchemin de caractères à faire briser ses planches à un graveur de lettres.

La placidité de ce brave homme est inaltérable; il est naïf et doux; la pureté de ses moeurs lui a laissé
quelque chose d'enfantin dans l'imagination et presque sur le visage.

Coquillet est un homme de taille moyenne, ni gras ni maigre, il a la joue rose, son gros oeil bleu-mat ne
dit absolument rien; c'est bien la fenêtre de son esprit. Son teint uni et clair vous dirait sa sobriété

d'anachorète. Ses cheveux jadis blonds ne sont pas encore tout à fait gris.

Sa mise simple, mais propre, indique un homme soigneux; c'est à la brosse qu'il use ses redingotes. S'il
fait quelques frais de coquetterie, c'est pour ses mains blanches et potelées dont il tire vanité.

Il marche difficilement, parce qu'il souffre des pieds. Au pied gauche surtout il a un cor qui lui cause
d'intolérables douleurs quand le temps doit changer. C'est pour cela qu'à la place de ce cor il fait faire un

gousset à sa chaussure.

Coquillet parachevait une lettre majuscule, lorsque Basquin entra suivi de Caldas.

Le vieux calligraphe aimait Basquin, un élève qui lui faisait honneur. Aussi il l'accueillit avec joie.

- Maëstro, lui dit Basquin, voici un disciple que je vous amène. Dame, il n'est pas fort, il ne sait pas
distinguer la ronde de la cursive.

Coquillet leva les yeux au ciel.

- Comment peut-on, disait ce regard, admettre de pareilles gens au ministère de l'Équilibre?

- J'avoue mon ignorance, fit Romain en s'inclinant, mais on m'a fait espérer, monsieur, que vous voudriez
bien me donner des leçons.

- C'est avec plaisir, répondit le calligraphe, d'un ton de fausse modestie, que je mettrai à votre disposition
tout mon petit savoir.

Alors, sans doute pour éblouir son nouvel élève, M. Coquillet sortit de son tiroir quelques spécimens de
son talent. Véritablement c'était magnifique.

- Hein! comme c'est pur! dit Basquin en faisant admirer la délicatesse de certains déliés.

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