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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- Et vous croyez, demanda Caldas, qu'on va ma donner tout cela?

- Vous y avez droit, affirma le commis principal.

- Quoi! tout de suite?

- D'ici deux heures, répondit Basquin, le temps d'obtenir le visa du sous-chef, le visa du chef de bureau,
le visa du chef de la section, le visa du chef de division, le visa du directeur, le visa du chef de matériel,

le visa du chef de la comptabilité, le visa du contrôleur général, et enfin le visa du secrétariat...

- Mais, demanda Romain, à quoi bon tant de visas?

- Monsieur, répondit le commis principal, on ne saurait prendre trop de précautions pour empêcher le
gaspillage.

XIX

Le reste de la journée se passa pour Caldas à ranger son magasin de papeterie dans ses tiroirs et ses
cartons. Il admirait la beauté de tous les articles que fournit le ministère à ses employés.

- Il faut bien nous donner le superflu, puisqu'on nous prive du nécessaire, se disait-il en essayant ses
compas et les magnifiques règles graduées qui coûtent dix-huit francs.

Quant au papier à lettre, c'est le plus beau qui se fabrique en France.

La serviette d'avocat surtout ravit Caldas.

- Il y a cinq ans, pensa-t-il, que je serais au ministère, si j'avais su qu'on donnât aux employés ce meuble
magnifique.

Aussitôt il vida dans l'élégant portefeuille ses poches de littérateur bohême; il y mit toutes ses notes; ses
poésies fugitives, madrigaux, bouquets à Chloris, sonnets, rondeaux, triolets, nouvelles à la main; ses

essais dramatiques consistant en trois titres de comédie, un prologue de drame, et un plan de vaudeville;

enfin les trente premiers feuillets d'un roman réaliste, les Coliques de miserere.

Mais il ne lui vint pas à l'idée d'y glisser quoi que ce fût de ses fournitures.

Et c'est ici le lieu de protester contre une atroce calomnie. D'aucuns prétendent que les employés de
l'Équilibre ne craignent point d'exporter la plus grande partie de leurs fournitures soit pour leur usage

privé, soit pour celui de leurs amis. Rien n'est plus faux. Jamais on n'a pratiqué de razzias de ce genre à

l'Équilibre, et les employés aimeraient mieux se chauffer tout l'hiver avec le papier de l'administration

que d'en emporter une seule feuille chez eux.

Le lendemain, arrivé avant tout le monde, Caldas se hâta de préparer son travail, et, sur le coup de deux
heures, il fut heureux d'inscrire sur la première chemise le nom du premier des DUBOIS; successivement

il inscrivit:

DUBOIS, Aaron, 30 ans, marchand d'habits, Paris.

DUBOIS, Abdon, 75 ans, marchand de contre-marques, Paris.

DUBOIS, Abel, 3 ans, sans profession, Longjumeau.

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