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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- Perdu! fit Romain.

- Oui, si vous ne trouvez en vous la force de réagir contre l'administration. Ah! vous croyez que dans dix
ans vous serez encore ce que vous êtes, vous croyez qu'on respire impunément cette atmosphère de

bureau qui stupéfie comme l'opium, qu'on peut exister à la façon des taupes, claquemuré au milieu des

paperasses, tant que le soleil est à l'horizon, lié à quelque besogne écoeurante, et dont souvent je vous

défierais de m'expliquer l'utilité. Libres, les autres hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le

succès les récompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni lutte, ni espoir; le même

résultat attend le travailleur et le paresseux. On confond la nullité et le mérite; où est le juge? Quoi que

vous fassiez, votre sort est écrit. La vie du bureaucrate est un programme tracé à l'avance. Nous le

connaissons, et l'on appelle cela avoir son existence assurée! C'est cependant cette assurance contre les

risques de la vie qui détruit l'homme chez l'employé, qui lui ôte, pièce à pièce, l'individualité, l'énergie,

parfois l'intelligence. L'homme libre vit, l'employé végète. Et c'est pour cela que je vous répète:

Réagissez contre l'administration!

- Mais qu'appelez-vous réagir? demanda Caldas.

- Agir en sens inverse de votre abrutissement.

- Que faire?

- Peu m'importe ce que vous fassiez; prenez du plaisir ou de la peine, marchez, parlez, lisez, faites de la
gymnastique, dansez, mais ne vous écartez pas de ce principe: ne jamais voir en dehors du bureau les

gens à la société desquels le bureau vous condamne. N'imitez pas ces malheureux qui, au sortir de leurs

cabanons empestés, vont s'enfermer avec leurs compagnons de chaîne dans un café plus étouffant encore.

Fréquentez plutôt des scélérats que des camarades.

- Cela étant, dit Romain, j'irai ce soir au bal masqué, avec des journalistes.

- Bien! répondit Lorgelin, très-bien, jeune homme! C'est le commencement de la sagesse.

* * * * *

XVIII

Cependant Caldas, qui avait de l'ambition, se lassa vite de la fabrication des chemises.

Il conjura M. Rafflard de vouloir bien lui confier quelque travail où il pût davantage faire briller son
intelligence.

Après bien des hésitations, le commis principal lui dit un jour:

- Vous sentez-vous capable d'écrire l'intitulé de ces chemises?

- Mais, je le pense, répondit Caldas d'un ton suffisant.

- C'est ce que nous allons voir, dit M. Rafflard, avec un sourire incrédule. Je vais vous donner un modèle
et vous expliquer ce dont il s'agit.

Il s'agissait de reporter sur ces couvertures, de différentes couleurs suivant les séries, les noms, prénoms,
âge, demeures et qualités de tous les sujets de l'Empire, contribuables ou non, car il y a cela d'admirable

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