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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- Dites impossible, et pourtant plus de la moitié des employés réalisent ce miracle. Vous vous plaignez!
vous, jeune homme. Songez à ce que peut faire l'employé marié. Avez-vous pénétré dans un de ces tristes

intérieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend à peine le temps de manger; c'est alors que commence

sa nouvelle existence, son existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce, donne

des leçons de n'importe quoi, même de français, reçoit les contremarques à la porte d'un théâtre, ou râcle

de la contrebasse dans une guinguette de barrière. J'en sais un qui tient un bazar à treize et vingt-cinq. La

femme, de son côté, exerce une petite industrie: elle est mercière ou entrepreneuse de confections pour

un magasin. Quand ma mère vivait, moi, j'étais correcteur d'un journal du matin; je doublais ainsi mes

appointements, mais j'ai perdu mes yeux.

- Peut-être, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes ces misères.

- Et lequel?

- Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit dans mon bureau, je parie qu'à trois
nous faisons la besogne. Qu'on en congédie cinq, et qu'on répartisse leurs traitements entre les autres.

M. Lorgelin se mit à rire:

- Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnuméraire qui n'ait fait ce raisonnement après huit jours
de présence. Je vous engage cependant à le garder pour vous. Diminuer les traitements et accroître le

nombre des employés, c'est l'essence même de l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que

feriez-vous des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages? C'est pour eux qu'on a

créé le ministère de l'Équilibre, dont le besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a,

voyez vous, deux catégories d'employés: ceux que la prévoyance étroite de la famille y case au sortir du

collège, parce qu'il faut bien qu'un jeune homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se

révèle que vers la trentième année, les fruits secs de toutes les carrières, les naufragés de toutes les

tempêtes. A votre sens, de ces deux variétés du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le

plus d'avantages?

- Oh! dit Romain, si j'étais entré à dix-huit ans, je serais déjà sous-chef.

- Vous seriez probablement encore expéditionnaire, mon cher. On n'est pas jeune impunément. A vingt
ans vous auriez évidemment donné plus d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie à l'administration,

vous auriez fait des écoles; et lorsqu'à trente ans, riche d'expérience, l'ambition vous aurait saisi, un

dossier accablant vous eût à tout jamais cloué au banc de votre galère.

Caldas ne put s'empêcher de sourire de l'emphase de son collègue à cheveux gris.

- Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de bien grands mots pour de bien
petites choses. Ne vous y trompez pas; il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqué

en 1822 ont empêché l'an dernier la nomination d'un homme de soixante ans. Ouvrier de la dixième

heure, vous avez tous les avantages: vous ne traînez pas le boulet de votre passé et vous ne gâcherez pas

sans le savoir votre avenir; vous êtes vierge et fort.

Ces sombres réflexions n'attristèrent point Caldas, Il n'y vit que le pessimisme d'un homme échoué.

- J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; espérons que je ferai mon chemin.

- Que vous le fassiez ou non, répliqua Lorgelin, vous êtes un homme perdu.

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