|
Émile Gaboriau - Les gens de bureau
Beaucoup absorbaient leur moka ou avalaient une chope furtive debout, la tête nue, à la hâte: ceux-là n'avaient pas fait le tour du chapeau. On reconnaissait les employés escamotés à leur quiétude; ces derniers jouaient au billard ou comptaient les cents d'une partie de bézigue en trois mille.
L'entrée de Basquin fut saluée d'un hurrah. Comme il est toujours au café, il est connu de toute l'administration; même il y avait fait de très-bonnes connaissances qui lui donneront plus tard un coup d'épaule. Des gens en passe de monter très-haut ont pris de lui des leçons de carambolage; ce garçon arrivera par le billard.
Ce noble jeu est d'ailleurs, par excellence, un jeu administratif; il a donné à la France un secrétaire d'État sous Louis XIV, M. de Chamillard, qui n'avait pas son pareil pour couler sur une bille et pour faire le bloc.
Le premier mot de Basquin fut pour le garçon.
- Retenez-nous un billard, cria-t-il.
Bientôt la partie commença entre les collègues du Sommier. Caldas, qui avait mangé six flûtes au beurre avec sa bavaroise, était d'humeur généreuse et clémente. Dès les premiers coups il vit bien qu'il pouvait rendre quinze points de trente à son adversaire: il ne voulut pas égaliser la partie, il préféra lâcher son jeu pour faire à Basquin la politesse de le laisser gagner.
Ils choquèrent longtemps l'ivoire en buvant des grogs et des chopes. Romain ne s'ennuyait pas, le caractère de Basquin lui allait assez. Il avait oublié tout à fait l'Équilibre, lorsque Gérondeau apparut sur le seuil du café, le chapeau de Caldas à la main.
Il ne l'avait pas mis sur sa tête, parce qu'il était trop étroit. Comme la pluie, depuis tantôt trois heures, avait succédé au beau temps, l'expéditionnaire avait reçu quelques gouttes d'eau, et il arrivait fort mécontent.
- En voilà une fugue! cria-t-il; il fallait au moins nous prévenir, nous serions venus avec vous: ça n'est pas gentil.
Et s'adressant plus particulièrement à Romain, avec un rictus ironique:
- M. Nourrisson craignait que vous n'eussiez oublié votre si aimable invitation, et j'ai été obligé de l'amener de force.
- Comment, dit Caldas, il est déjà quatre heures! Est-ce que nous ne remontons pas au bureau?
- Eh bien, merci, fit Basquin, vous trouvez peut-être que nous n'avons pas assez donné à l'administration pour ce qu'elle nous paye.
- La journée est finie, dit Nourrisson, bien finie!
- Et on ne s'est pas aperçu de notre absence? demanda Romain.
- Non, le chef est venu, on lui a fait voir vos chapeaux.
- Mais j'y pense, dit Caldas à Basquin, vous n'avez pas rendu celui de votre ami.
- Mon ami est au-dessus de ça, riposta celui-ci; nous n'avons qu'une tête à nous deux.
|