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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
salière, une cafetière et une cave à liqueurs dont la clef ne le quitte jamais.
Le calligraphe Basquin rinçait son verre; du déjeuner il ne soigne que les liquides.
Le garçon de bureau, messager des appétits, rentra ployant sous le poids d'un filet rempli de comestibles divers; il portait aussi dans un panier à trois étages la collation de Gérondeau, une douzaine d'huîtres, un demi-perdreau truffé, une barbue aux fines herbes, une tranche de roquefort, une poire duchesse et une bouteille de sauterne. L'addition montait à 11 fr. 50 c.
L'expéditionnaire Gérondeau dépense à son déjeuner les appointements d'un sous-chef.
- Ouf! dit le garçon en déposant son filet, j'ai cru que je n'en finirais pas. La dame de comptoir me racontait qu'un des garçons a volé plus de quatre-vingts bouteilles de vin à la cave. Nous lirons ça dans la Gazette des Tribunaux. Et puis, j'ai eu joliment de peine à trouver des harengs saurs, allez!
- Qu'est-ce qui mange des harengs saurs? s'écria le commis principal d'un ton furieux.
- C'est moi, fit Nourrisson, après?...
- C'est vraiment intolérable, continua M. Rafflard, vous semblez prendre plaisir à nous empester! Hier des cervelas à l'ail, aujourd'hui des harengs.
- Vous mangez bien du chocolat purgatif, vous, ça empoisonne la pharmacie!
Au lieu de répondre, le commis principal se précipita vers sa bouilloire. Depuis dix minutes qu'il discutait, il avait oublié son oeuf.
- Sacré tonnerre! s'écria-t-il, je n'ai pas de chance, mon oeuf est dur!
- Tant mieux, dit Nourrisson, je te l'achète pour ma salade.
- Allez au diable, répondit Rafflard en piétinant avec rage sur son oeuf.
Népomucène était sorti. Les employés du bureau du Sommier causaient gaiement la bouche pleine. Au jeu de toutes ces mâchoires, Caldas se sentait défaillir, la faim, que dis-je? la fringale lui mordait l'estomac; l'odeur des truffes de Gérondeau lui donnait le vertige. Il songeait avec effroi, en louchant du côté de ces huîtres appétissantes, que ce supplice de Cancale allait se renouveler tous les jours, et il se demandait pourquoi l'administration ne paye pas ses employés chaque soir.
Le déjeuner tirait à sa fin: Gérondeau ouvrait sa cave à liqueurs. Basquin, qui venait de se tailler quelques cure-dents dans un paquet de plumes à quatre francs, arracha Romain à ses sombres réflexions.
- Vous ne dites rien, collègue; acceptez donc un verre de cognac pour vous égayer!
Caldas se sentit profondément humilié; mais il ne refusa pas.
Au même instant, le garçon de bureau rentra pour remplir la carafe vidée par le seul Rafflard.
- Avec tout ça, dit Basquin, en trinquant avec le nouveau, nous ne savons pas encore votre nom.
- Je m'appelle Romain Caldas.
Népomucène dressa l'oreille:
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