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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

Il résulte de cette mesure un autre avantage: les miasmes des paperasses se trouvent heureusement
combinés avec les parfums culinaires les plus variés.

Chaque pièce révèle la nationalité gastronomique de ceux qui l'occupent: il y a le bureau des Alsaciens
qui sent la choucroute, et le bureau des Provençaux qui sent l'ail.

L'étranger qui arrive à Paris et va visiter la ménagerie au Jardin des Plantes, ne regarde pas à donner la
pièce aux gardiens pour assister au repas des bêtes. De même, pour étudier l'employé de l'Équilibre, il

faut arriver à l'heure où il prend sa nourriture. A ce moment les caractères se dessinent, les personnalités

s'accusent, les situations se révèlent.

Caldas, qui a bien voulu me servir de cornac quelquefois, m'a promené certain jour dans le dédale de son
ministère entre midi et trois heures; car tous les employés, depuis la nouvelle mesure, ne mangent pas au

même moment.

Mon ami m'a fait voir l'employé sobre, qui grignotte l'antique petit pain d'un sou et se désaltère de l'eau
tiède de la carafe qui mijote sur la cheminée; c'est un père de famille gêné, à moins que ce ne soit un

libertin qui nourrit un vice aux dépens de son estomac.

Il m'a montré aussi l'employé goinfre, qui engloutit et digère des montagnes de charcuterie; l'employé
gourmet, qui traite son ventre comme un ministre, qui élabore son café, mélange d'amateur, dans une

cafetière à condensateur; l'employé que son épouse soigne, à qui l'on apporte chaque jour une collation

chaude; l'employé à la bouteille de vin, membre du nouveau Caveau; et l'employé à la bouteille

d'eau-de-vie, hélas!...

Ce petit jeune homme a une mère qui le gâte; il arrive les poches bourrées de friandises.

Cet employé économe achète chaque mois sa provision de salaisons à la halle et vit vingt-huit jours sur
un jambonneau.

Enfin Caldas m'a fait connaître un ambitieux qui fera son chemin:

C'est l'employé qui ne déjeune pas.

* * * * *

XV

Les quatre employés du bureau du Sommier, collégues de Caldas, étaient éclectiques en gastronomie.

A peine le garçon parti, chacun d'eux prépara sa petite batterie de cuisine.

Grattoirs, plumes et canifs rentrèrent dans les tiroirs pour faire place aux assiettes, aux verres, aux
couteaux, aux fourchettes.

Nourrisson prit dans un carton sur lequel on lisait: Affaires litigieuses, un plat de fer battu et un
gril.

Le commis principal tira d'une armoire la casserole où il prépare son chocolat, et plaça devant le feu la
bouilloire où il fait cuire son oeuf mollet.

Gérondeau avait fait table rase; il mettait la nappe en linge damassé, ma foi! Gérondeau a un huilier, une

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